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TSAFON Revue d’études juives du Nord

Dossier : Mille ans de vie juive en Pologne

Le dibbouk afro-américain et la tolérance dans The Tenants de Bernard Malamud

« Béni sois-tu… qui ne m’as pas fait femme ». Une bénédiction sexiste ou l’infidélité à un idéal juif d’égalité et de liberté ?

Lettres d’étudiants juifs étrangers à l’Alliance israélite universelle

n° 60 automne 2010 – hiver 2011

Au mois de mars 2010, l’Université Charles de Gaulle Lille 3 proposa une semaine de recherches, de débats et d’illustrations sur la présence millénaire des juifs en Pologne. En effet, il devenait urgent de faire le point sur ce qui se passait à ce propos au pays de Lech Wałęsa depuis qu’en 2004, l’adhésion polonaise à l’Union Européenne avait apporté à ses habitants, un sentiment de sécurité qu’ils n’avaient pas connu depuis plusieurs siècles. La littérature témoigne combien ce fut un souffle d’oxygène pour les Polonais, notamment par un véritable foisonnement d’œuvres littéraires abordant le thème juif [L’Usine d’attrape-mouches, A. Bart ; On ne sert pas les Juives, M. Sienkiewicz, H. Krall], où des auteurs parfois très jeunes, donnent enfin libre court à une imagination émotionnellement et intellectuellement éprouvée par une Deuxième Guerre mondiale dont il n’avait pas été possible de parler librement pendant presque un demi-siècle ! D’autres écrivains analysent ce que cela voulait dire « être un juif qui a survécu à la Shoah » lorsqu’on vivait dans une démocratie populaire [A. Tuszyńska ; Michał Głowiński ]. Enfin et surtout purent paraître, sans risques de manipulation, de très émouvants témoignages tel le vieux cahier précieusement conservé de Rutka Laskier, petite Anne Frank polonaise, [Journal de Rutka, R. Laffont, 2008] ou d’autres encore comme ceux concernant par exemple Irena Krzyżanowska-Sendler qui sauva 2500 enfants juifs [A. Mieszkowska, Les Enfants d’Irena Sendler]. Il y eut aussi des documents édités [Les Archives Ringelblum, Fayard/BDIC 2007], et des analyses historiques [Nous de Jedwabne, A Bikont].

L’effort convergent du Consulat de la République de Pologne à Lille, de l’Institut Adam Mickiewicz de Varsovie, de l’Association Franco-Polonaise pour la Promotion de la Culture Juive, du Fond social des Juifs Unifiés, de l’association Les Lettres Européennes, de la Société française d’Études Polonaises, du Conseil Général du Nord, du Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais, de la DRAC, de la ville de Villeneuve d’Ascq et de l’Université Charles de Gaulle Lille3 avec ses diverses composantes (Action Culture, UFR ERSO, Laboratoire CECILLE, Service Commun de la Documentation, Communication…) permit une grande exposition « Mille ans de Juifs en Pologne », qui, pendant un mois occupa l’espace de la Bibliothèque centrale et de la galerie des Trois lacs avec des tableaux et des objets précieux, attestation de la présence juive en Pologne. Il offrit également plusieurs soirées au consulat de la République de Pologne à Lille où furent projetés les films polonais récents qui illustrent les nouvelles voies empruntées par la réflexion sur le passé juif polonais du XXe siècle. Celui tourné en 2005 par la metteur en scène et scénariste Małgorzata Imielska, Powiedz mi, dlaczego ? [Dis-moi pourquoi] récompensé de nombreux prix (notamment, en 2007, celui du Worldfest Independent Film Festival de Houston) ; Dworzec Gdański [la gare de Gdańsk], le documentaire et tourné en 2007 par Maria Zmarz Koczanowicz et l’historienne Teresa Torańska sur l’émigration provoquée par les purges politiques de 1968 ; Miasteczko Kroke [le village Kroke], une évocation du monde juif disparu de Cracovie réalisée, en 2007, par Natalia Schmidt et Kuba Karyś ; Po-Lin de Jolanta Dylewska monté en 2008 avec les très émouvantes images des villages juifs disparus retrouvées dans les archives de touristes américains venus en Pologne dans l’entre-deux-guerres ; Karuzela [le manège] que l’on doit en1999 à Michał Nekanda-Trepka) et qui rappelle le manège installé par l’occupant allemand sous les murs du ghetto de Varsovie en 19431 ; Polak w szafie [Un Polonais en coulisse] d’ Artur Żmijewski, un documentaire de 2006 qui reprend le débat suscité par la présence des tableaux de Charles de Prévôt présentant des crimes rituels dans la cathédrale de Sandomierz. Il rendit enfin possible deux journées d’études à la Maison de la recherche au cours desquelles neuf universitaires retracèrent les points essentiels de la judaïté polonaise en y apportant les données des travaux récents. Leurs communications furent suivies de discussions particulièrement riches avec un public estudiantin nombreux et très intéressé. Le lecteur trouvera dans ce volume 60 de Tsafon, les articles les plus novateurs issus de ce symposium.

Le dossier s’ouvre avec un article introductif qui évoque un millénaire de vie juive en Pologne. A grands traits, les auteurs, Danielle Delmaire et Emmanuel Persyn rappellent les principales étapes de cette longue histoire qui pourrait se diviser en deux périodes : jusqu’au XVIIe siècle, celle de la paix sociale et multiculturelle du Royaume de Pologne et de Lituanie dirigé par les Jagellon, puis celle des massacres lors des guerres qui annoncent la fin de la Respublica, et des pogroms après le partage du territoire de celle-ci entre la Prusse, la Russie et l’empire austro-hongrois à la fin du XVIIIe siècle. Durant le Moyen Âge, alors que les juifs sont persécutés et expulsés des royaumes chrétiens d’Occident, la Pologne les accueille généreusement et ceci en dépit de l’antijudaïsme entretenu et diffusé par l’Eglise. Ainsi se développent des communautés juives polonaises dynamiques tant sur le plan économique que sur le plan religieux : chaque ville peut s’enorgueillir d’avoir de prestigieuses yeshivot. En outre, le Conseil des Quatre-pays leur assure une certaine indépendance à l’égard du pouvoir. La révolte (1648-1656) de l’ataman cosaque Bohdan Chmielnicki contre le roi de Pologne dégénère en un massacre de plusieurs années par ses bandes tant du clergé catholique que de la noblesse polonaise et surtout des juifs. Elle inaugure pour ces derniers des siècles d’insécurité et de violence, aggravées par la fin de la démocratie nobiliaire et l’écartèlement de la Pologne qui suit. Le XIXe siècle est particulièrement sombre pour les communautés juives de l’ancienne Pologne, qu’elles se trouvent sous domination prussienne, autrichienne ou encore russe. Et c’est principalement sous l’autorité du tsar que les menaces sont permanentes. La période relativement heureuse des juifs de Pologne est illustrée par l’histoire de la communauté juive de Cracovie que nous conte Monika Salmon-Siama. Casimir le Grand, (1333-1370), désigné dans les sources historiographiques à la fois comme un roi bâtisseur et comme le « souverain des juifs », en raison de son action législative à leur égard, donna son nom à l’ancien faubourg de Kazimierz. Devenu partie intégrante du centre ville de Cracovie, ce quartier figure depuis 1978 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Dès 1347, les registres municipaux médiévaux décrivent le Vicus Judeorum aux limites encore quelque peu imprécises. En partant de l’histoire romanesque des amours du roi Casimir pour la belle Esterka, l’auteure nous retrace la cohabitation, toute de rivalités, entre les communautés juives et chrétiennes. Les Statut de Kalisz en règlent les litiges économiques où toute accusation de crime rituel est sanctionnée par la loi. Dans une approche très fine, Monika Salmon-Siama explique ce qu’à la charnière des XVe et XVIe siècles étaient les privilèges de non tolerandis Judeis à Cracovie ou de non tolerandis christianis à Kazimierz. Les Amis du quartier de Kazimierz et l’Institut historique juif de Varsovie nous ont donné l’autorisation de publier deux gravures en leur possession et nous les en remercions. La période dramatique des juifs de Pologne a connu, en 1943, un épisode cruel dans la petite ville de Jedwabne au moment où celle-ci passait de l’occupation soviétique à l’occupation nazie. Edyta Gawron nous présente brièvement les faits avant d’analyser le débat que souleva en Pologne la parution du livre Les Voisins de J.T. Gross en l’an 2000. La discussion toucha tant un vaste public que celui des historiens, des hommes politiques et des responsables religieux. Désormais, les Polonais parlent de « l’héritage de Jedwabne » pour signaler la prise de conscience mémorielle que la mise à nu des événements, entraîna. Celle-ci va au-delà de la simple modification de l’inscription sur le monument érigé « En mémoire des juifs de Jedwabne et de sa région, hommes, femmes et enfants, habitants de cette terre, qui ont été assassinés, brûlés vifs en cet endroit le 10 juillet 1941. Jedwabne, le 10 VII 2001 ». La littérature se fait l’écho de la longue histoire entre les juifs et la Pologne. Amit Roffé a choisi d’évoquer la grande figure de la poésie yiddish qu’est Avrom Sutzkever pour illustrer cette symbiose entre sensibilité juive et sensibilité polonaise, symbiose non dépourvue d’ambiguïté. Avant la guerre, « le paysage et la couleur slave » sont présents dans l’œuvre d’Avrom Sutzkever, mais le conflit européen précipite le poète dans le désespoir face à une réalité meurtrière. En 1946, il consacre encore sa poésie « A la Pologne » mais, « constatant l’ampleur de l’horreur », il exprime alors « son désarroi ». La fibre polonaise se déchire et s’altère. Dans la Pologne née des Accords de Gdańsk après le temps de purgatoire de l’État de guerre, la culture juive tient une place reconnue et très particulière. Edyta Gawron nous brosse à la fois l’historique du vide douloureux à gérer de l’après-guerre, de l’agressivité politique au temps de la République Populaire de Pologne dont 1968 montra l’ampleur scandaleuse des manipulations pour déchirer l’unité nationale d’un pays et du renouveau qui arriva après 1989. Elle s’attarde sur celui-ci qui, pour certains observateurs, est une « fascination importante, intellectuelle et/ou sentimentale, pour le monde des Juifs » tandis que d’autres dénoncent le côté folklorique de la « nouvelle » culture juive qui serait aussi différente de celle d’antan que l’était le ciulim de l’ancien centre hassidique de Lelów du cholent. La Pologne devenue État membre de l’Union Européenne réfléchit son histoire. Elle attend des universitaires, mais aussi des artistes, des écrivains et des cinéastes une approche pleine et entière de la très singulière saga des Juifs qui vécurent sur son territoire et participèrent à son destin tantôt heureux mais d’autrefois tragique. Les journées lilloises souhaitent avoir répondu, modestement, à cette attente.