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Colloque international "Machines, machineries, machinations"

Université de Lille, Sciences humaines et sociales

Les 20 et 21 octobre 2017 - salle des colloques

Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? » Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme, Une âme à la machine et la retire à l’homme ! Victor Hugo, « Melancholia » (1856)

Los teóricos del maquinismo sostuvieron que la máquina, al liberar al hombre de las tareas manuales, dejaría más tiempo libre para las actividades del espíritu. En la práctica las cosas resultaron al revés y cada día disponemos de menos tiempo. Ernesto Sabato, « Hombres y engranajes » (1951)

Any [ultra]intelligent machine […] would not be humankind’s "tool" — any more than humans are the tools of rabbits or robins or chimpanzees. Vernon Vinge, “The Coming Technological Singularity : How to Survive in the Posthuman Era ” (1993)

Pour faire suite suite du colloque de Montréal (D’un imaginaire, l’autre : la machine dans tous ses états, 13-14 octobre, UQAM) dont le propos était d’explorer la machine dans son essence même, essence qui se réduit à sa fonction , en tant que la machine sert l’Homme, le présent volet du projet entend problématiser la subordination de la machine et le renversement de son rapport à l’humain. Etymologiquement, la machine (μηχανή) est associée à la fiction, l’expression deus ex machina reprenant le grec (ἀπὸ μηχανῆς θεός), puisque le terme renvoie, dès le Ve siècle avant notre ère, à la grue, au système de poulies hissant l’acteur au-dessus de la scène de théâtre. D’après le philologue allemand Georg Curtius, le terme grec se rapporte au sanscrit magham, « puissance », qui est apparenté d’autre part au gothique mag, « je puis » (Littré). La machine est pouvoir, ce qui vient aider l’homme à agir sur la matière. Ce n’est qu’avec la Réforme, la naissance de l’esprit scientifique et la quête du profit que la machine s’applique à la fabrication en série d’objets. La quantité et non simplement la qualité est prise en compte dans la production. L’artisan ou l’artiste sont remplacés par l’inventeur et l’ingénieur. La « nouvelle Trinité : la Machine le Père, l’Empirisme scientifique le Fils, et la Science le Saint-Esprit » (Paul Strand) fonde le pouvoir de l’homme sur la matière et laisse peu de place à un acte créatif purement imaginaire, reléguant les arts à une fonction de décoration ou de divertissement. C’est désormais l’artiste qui est regardé avec suspicion, et non le savant comme c’était le cas au Moyen Age ; le scientifique et l’ingénieur, incarnations de la raison instrumentale, règnent sans partage sur la culture, indifférents devant les implications/perversions du progrès de la science et de la production mécanisée. Au début du XXe siècle, c’est pourtant à l’artiste qu’il revient d’avertir du danger de la mécanisation : la machine menace d’écraser la civilisation occidentale dans sa course folle. Le pacte avec la machine ressemble à une addiction où l’accroissement de puissance, de précision et de vitesse se paie par une dépendance au machinisme qui affaiblit, au lieu de libérer, l’intelligence et la créativité humaines. Les créatures des hommes ont pris le dessus sur eux et les « façonnent d’après elles » (Paul Valéry). De même qu’en Europe, en Amérique latine l’ère des machines est vécue comme la fin de la civilisation (voir l’essai de Ernesto Sabato écrit en 1951, « Hombres y engranajes », sur ce qu’il appelle « le capitalisme mécanique ») ; mais contrairement à l’Europe moderniste qui s’accuse elle-même de causer sa propre fin, la dénonciation sud-américaine fait intervenir les rapport houleux entre l’épicentre du phénomène et sa périphérie, et la technophobie se conjugue avec la crainte de l’impérialisme du complexe militaro-industriel états-unien (Cent ans de solitude) et l’association entre l’ère cybernétique et la création d’un corps politique docile (Cortazar). Pleinement conscients de la machination des machines, les écrivains et les artistes états-uniens ne se contentent pas de célébrer la machine (« The Bridge » de Hart Crane), ils deviennent eux-mêmes des machines dans leur technique de production (les « actualités » (newsreel) et l’« objectif de la caméra » (camera eye) de John Dos Passos, le précisionnisme de Charles Sheeler). La machine stimule la création ; ainsi la photographie, à ses débuts simple outil servant un médium considéré comme plus noble, la peinture, devient un art à part entière aux États-Unis avec le Modernisme d’Alfred Stieglitz. Or, si la machine permet une nouvelle perception, rendant visible l’invisible, comme l’a montré l’École de Francfort (Walter Benjamin, Siegfried Kracauer), elle opère elle-même à une échelle qui défie la visibilité : les prodiges de la nanotechnologie au XXe siècle font écho aux miracles de la Fée électricité. Si naguère les machines reproduisaient ou amplifiaient les phénomènes naturels, désormais elles créent leur propre dimension, qui est souvent de l’ordre de l’impalpable (Ganascia). Dans cette invisibilité la machine cesse d’être seulement un instrument technique pour devenir abstraite, un mécanisme, une machinerie, un agencement. « Tout fait machine » (Deleuze et Guattari) : le réel s’organise en machines de production imbriquées entre elles, la réalité s’incarnant selon la forme et la logique de l’assemblage et de l’organisation. Il s’agit de faire apparaitre des processus, des réagencements plutôt que de définir des états stables ; la fiction et l’art se présentent comme des lieux privilégiés où explorer et recoder (provisoirement) dans un nouveau langage ces devenirs, ces surgissements riches de potentiel inachevé que Simondon appelle « métastabilité », d’autant plus que, contrairement à la science ou la technique, le geste littéraire ou artistique peut se prendre lui-même pour objet dans et par ce processus. La création peut ainsi cesser de relayer les « illusions de la subjectivité » (Tristes Tropiques) pour se pencher sur le machinique et poursuivre les questions (auto)poïetiques soulevées en leur temps par les artistes surréalistes à la suite de Raymond Roussel. Le machinique cesse alors d’être un simple environnement pour le sujet pour s’afficher comme une émanation de l’humain : « ce qui réside dans les machines, c’est de la réalité humaine, du geste humain fixé et cristallisé en structures qui fonctionnent » (Simondon) ; le floutage des frontières entre « dedans » et « dehors », organique et mécanique (Donna Haraway) donne lieu à un questionnement sur l’altérité de la machine qui, d’abord centré sur la figure de l’automate, puis du robot androïde, se concentre ensuite sur la question de l’intelligence, avec pour point de mire la singularité, le moment où la machine fait tomber l’humanité dans la poubelle de l’histoire. Une machine ultra-intelligente, résultat de l’évolution technologique, cesserait d’être un outil de l’humanité pour accomplir son propre développement, comme l’avait anticipé dès les années cinquante John Von Neumann, inventeur du concept de singularité. La machine est alors anthropomorphique dans ce que l’on y projette de volonté, la racine sémantique du concept dérivant alors vers des connotations qui renvoient à la contrainte et au complot. Le colloque examinera tout particulièrement les représentations du mouvement chiasmique entre la machine et l’humain, la réification de l’humain accomplie par le capitalisme tardif venant croiser l’évolution réciproque du mécanique vers la sentience (Philip K. Dick). A partir de la question de la représentation de la machine et du machinique, le colloque tâchera plus précisément d’examiner les problèmes suivants :
-  Machine et perception : comment les machines augmentent la perception humaine des objets, mais aussi comment elles échappent elles-mêmes à la perception
-  Machine et anthropomorphisme : la machine comme miroir (O Mannoni), trace du geste humain, mais aussi dans son évolution vers l’autonomie et la singularité
-  Machine et simulation : l’automate comme mécanisme imitant la vie (Hoffmann, Hawthorne, Millhauser) et l’effet d’inquiétante étrangeté lié à la machine (Freud, Tausk), le synthétique contre le vivant (Philip K. Dick), le virtuel contre l’actuel (fiction spéculative, cyberpunk)
-  Machine et culture : représentation fictionnelle (littérature, cinéma, séries) des objets-machines, dénonciation du gadget (Babbitt) ou célébration de la machine (steampunk)
-  Machine et esthétique : la machine non pas simplement telle qu’elle est représentée ou échappe à la représentation dans le sublime technologique (Tabbi) mais comme mode de représentation : deus ex machina, roman policier comme « machine à lire » (Boileau-Narcejac), fiction cybernétique (Porush), littérature électronique et fiction interactive, choosatron…
-  Machine et agencements : le modèle de l’engrenage et ses applications en psychologie, en économie, en politique… et plus généralement la machine comme système : automatisation, cybernétique, autopoïèse, singularité…

Période d’ouverture des inscriptions : du 25 septembre au 12 octobre 2017