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Journée d’études : le bouc émissaire dans l’histoire et la culture de la Russie

Journée d’études

Le bouc émissaire dans l’histoire et la culture de la Russie

Cette journée d’études se déroulera le lundi 06 juin 2016 de 9h30 à 17h à l’Université de Lille Sciences Humaines et Sociales, Maison de la Recherche, salle F1.07

Présentation :

« Du robinet l’eau ne coule plus – ce sont les Juifs qui ont tout bu ! » Cette tchastouchka (court poème humoristique) très connue en Russie raille l’antisémitisme ambiant tout en constituant une trace du statut de bouc émissaire du Juif à travers les âges. L’histoire russe regorge d’exemples où le Juif a tantôt servi de bouc émissaire à la « base », tantôt au « sommet » de la société. Qu’on se souvienne du décret d’expulsion des Juifs d’Ukraine par Catherine Ire en 1727, des pogromes qui font suite à l’assassinat d’Alexandre II en 1881 ou après la révolution de 1905. Rappelons aussi les tristement célèbres « affaires » : celle de Beïlis – le « Dreyfus russe » – en 1911 et celle des « blouses blanches » en 1953.

Il est possible d’étudier l’antisémitisme en Russie pour et en lui-même. Il est tout aussi intéressant d’inscrire celui-ci dans une étude globale des boucs émissaires en Russie. Cela ne consiste pas à orienter la réflexion vers la polémique ou la controverse. Ce n’est pas, non plus, diaboliser la Russie – tous les pays ont, dans leur histoire, connu des périodes où des individus ou des groupes ont été désignés plus ou moins arbitrairement responsables des problèmes rencontrés par la collectivité. Travailler sur le bouc émissaire en Russie, c’est examiner sous un angle original les stratégies et les pratiques de l’ingénierie sociale, la violence et les répressions d’un « État contre son peuple » (Nicolas Werth). C’est aussi s’interroger sur le rapport de la Russie au monde et globalement, à réfléchir sur sa culture politique (images, discours et pratiques), la manière dont se forment et se manifestent les représentations et les émotions, l’émergence de l’idée et de l’institution judiciaire, la mémoire d’un peuple enfin. C’est faire de l’histoire politique, mais aussi culturelle et sociale.

L’histoire russe, riche en drames, offre un territoire d’exploration particulièrement stimulant pour l’étude d’un phénomène aussi fascinant. Les boucs émissaires foisonnent – individus, groupes, États, groupes de pays, organisations supranationales, aires culturelles. Une partie d’entre eux sont accusés de méfaits concrets : épidémies, catastrophes naturelles, assassinats, famines, crises économiques. Le pouvoir a souvent désigné comme boucs émissaires des personnes proches de ceux qu’il cherchait à impressionner et/ou qu’il ne pouvait ou ne souhaitait pas atteindre directement. Staline cherche à faire peur à son plus fidèle lieutenant, Molotov, en arrêtant sa femme, Polina Jemtchoujina ; Olga Ivinskaïa, compagne et muse du poète et écrivain Boris Pasternak, est condamnée à deux reprises, sous Staline et Khrouchtchev, alors que l’écrivain, lui, n’est jamais arrêté.

Les boucs émissaires auraient aussi eu des desseins plus vastes : empêcher la Russie d’accomplir sa « destinée manifeste », de construire le communisme, de « rattraper et dépasser » l’Occident ou de « trouver sa voie », de se moderniser ou de renouer avec ses supposées racines nationales, d’être une grande puissance enfin. Certains auraient miné la Russie de l’intérieur. Citons des exemples de dirigeants : Khrouchtchev diabolisé pour avoir « donné la Crimée » à l’Ukraine, Brejnev pour sa « stagnation », Gorbatchev et Eltsine pour avoir provoqué l’effondrement de l’URSS. Citons des groupes ethniques, sociaux et politiques : Juifs, Caucasiens, paysans, mencheviks… D’autres auraient cherché à affaiblir la Russie de l’extérieur. La Russie a toujours eu de nombreux ennemis, et tout l’abord l’Occident. « L’Occident a besoin d’une Russie faible » qu’on entend-on souvent en Russie depuis l’effondrement de l’URSS reflète bien cette tendance. À ce titre, il est intéressant de voir comment des livres et des films ont aussi devenir des boucs émissaires des problèmes sociaux aux yeux des autorités. Citons l’exemple du film Les Sept mercenaires (1960), peut-être le film américain le plus populaire en URSS des années 1960, qui fut accusé de contribuer à la délinquance juvénile par les instances du Komsomol.

La notion de bouc émissaire est dynamique. De manière synchronique, le pouvoir russe a pu instrumentaliser l’opinion publique dans sa quête de boucs émissaires, comme avec les Cent-Noirs, organisation antisémite soutenue secrètement par Nicolas II. À l’inverse, l’opinion a pu influencer la position du pouvoir, comme pour les « oligarques » dans les années 1990, accusés d’avoir pillé les ressources russes, qui aident d’abord Eltsine avant que celui-ci ne prenne ses distances, en partie sous la pression de l’opinion. De manière diachronique, les boucs émissaires participent à la formation d’une mémoire collective et d’une histoire nationale russes, non sans la caution, parfois, d’historiens occidentaux. Depuis le XIXe siècle, le « retard russe » a trouvé son explication principale dans « le joug tataro-mongol ». Le statut du bouc émissaire peut aussi fluctuer radicalement en fonction des époques. Staline fut critiqué sous Khrouchtchev, partiellement réhabilité sous Brejnev, diabolisé de nouveau sous Gorbatchev et Eltsine.

Cette journée d’études se propose d’étudier le phénomène de bouc émissaire en Russie du XVIIIe au XXe siècle en utilisant comme fil directeur le rôle de l’État dans la création et/ou la récupération des boucs émissaires, définis comme cibles de discours et/ou de pratiques culpabilisants. À partir de la question centrale – que nous apprennent les boucs émissaires sur la nature et l’exercice du pouvoir en Russie ?

Responsable : Andreï Kozovoi

Programme : Cf doc joint