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Mélodrame et réalité

Le vendredi 7 avril 2017

Journée d’Etude « Mélodrame et réalité » Projet transfrontalier DIMELO Vendredi 07 avril 2017 (Lille 3)

Vive le mélodrame où Margot a pleuré ! Alfred de Musset, « Après une lecture » (1842)

Si le mélodrame (de μέλος, musique, et δράμα, action) remonte au XVIIIe avec l’invention proposée par Rousseau (Pygmalion, 1770) d’une forme théâtrale où alternent passages dialogués et passages musicaux, c’est au XIXe qu’il se développe massivement, après que Guilbert de Pixérécourt en établit la formule en 1800 avec Coeline ou l’enfant du mystère. Forme hybride qui s’adresse à un large public et s’affranchit des règles du théâtre classique, le mélodrame hérite à la fois du roman gothique anglais et de la pantomime comique du théâtre de boulevard à la française ; marqué par la recherche du spectaculaire et la domination de l’intrigue, le mélodramatique, par son manichéisme extériorisé, se distingue du tragique qui explore la division intérieure et l’ambivalence de l’âme humaine. Le mélodrame s’attachera donc à mettre en scène la lutte entre le bien et le mal où les positions et attitudes des héros et adversaires sont clairement identifiées – le héros ou l’héroïne se heurte à un monde hostile qui peut le menacer socialement, mais ne met pas en danger son intégrité intérieure. L’excès, souvent cité comme caractéristique principale du mélodrame (Brooks, 1976) est ainsi à conjuguer avec une forme de cohérence ou complétude « monopathe », une « unité d’être et une unicité de direction » (Heilman, 1968) loin des incertitudes modernistes et postmodernistes. Pour autant, peut-on continuer à déplorer l’absence de nuance et de profondeur psychologique du mélodrame, alors que, précisément, dans la vie ordinaire, le conflit et la crise sont justement vécus sur un mode mélodramatique plutôt que tragique (Smith, 1973) ? Cette intrigue centrée sur une adversité extérieure dont il s’agit de triompher rappelle la structure réaliste qui voit dans le réel ce qui frustre le désir, ce qui s’oppose à la fois à la volonté et à la connaissance du sujet : l’exclamation de Rastignac à la fin du Père Goriot : « A nous deux, Paris ! » cristallise cette polarisation entre le protagoniste et le monde — où réalité et fantasme ont partie liée. Dans cette tentation réaliste cependant, la sensibilité mélodramatique recherchera, plutôt qu’un récit héroïque, une fable qui fera se succéder victimisation, rétributionde la vertu et rétablissement de l’ordre social menacé. C’est pourquoi, contre toute attente, le mélodramatique est souverainement compatible avec le politique, en tout cas dans le domaine de la fiction. Nodier définit le mélodrame comme « la moralité de la Révolution ». La naissance des Etats-Unis peut être vue comme un mélodrame national (Gerould, 1983), et le cinéma hollywoodien poursuit une logique mélodramatique en reposant sur la quête d’une révélation morale et émotionnelle par la dialectique entre le pathos et l’action (Elsaesser, 1991, Gledhill, 1987, Williams, 1998). En Amérique latine, le mélodrame, entendu comme matrice de l’imagination théâtrale et narrative (Herlinghaus, 2002), a constitué l’une des portes d’entrée dans la modernité pour une grande majorité d’individus, marginalisés par la production discursive de la culture moderne. Les dispositifs socio-symboliques que mobilise l’industrie culturelle, et particulièrement le cinéma, imprégnés de forte narrativité, ont permis la réémergence (anachronique, selon Herlinghaus) de cultures narratives dont l’une des fonctions est de donner sens aux expériences des individus et à leurs relations sociales. La nature à la fois narrative et performative de la structure mélodramatique, ainsi que la grande adhésion qu’elle suscite chez le public, rend possible un encodage politique, soit à caractère hégémonique, comme dans les films de l’âge d’or du cinéma mexicain (1940-1960), soit contre-hégémonique, comme dans le cas de certaines productions filmiques plus récentes. Pour la journée d’étude « Mélodrame et réalité », qui inaugure la coopération scientifique entre les universités de Louvain-La-Neuve, Gand et Lille 3 instituée par le projet DIMELO (Discours et impact du mélodrame dans les cultures américaines), il s’agira d’examiner les articulations entre le mélodrame, ou la narrativité mélodramatique, et la réalité, dans sa dimension sociale, qu’elle soit vécue ou rêvée. Envisageant le discours mélodramatique à la fois comme matrice culturelle, genre, style et sensibilité, la JE prendra acte de la revalorisation théorique du mélodrame depuis les années 1970 et se penchera sur ses reconfigurations intermédiales dans les cultures américaines, tant au Nord qu’au Sud. Afin d’analyser et de comparer l’évolution et les différentes formes de l’imaginaire mélodramatique (littérature, cinéma, productions télévisuelles, bande dessinée, etc.) depuis le XVIIIème siècle jusqu’à la deuxième décennie du XXIè siècle, les travaux porteront sur :
- La narrativité mélodramatique comme forme diégétique pour rendre compte, penser ou inventer la réalité (l’intime et le collectif).
- Les mutations ou la révision de l’imaginaire mélodramatique (les figures du justicier, du père, de la mère, du traitre, de la victime).
- L’impact et les effets des productions mélodramatiques (théâtre, cinéma, telenovelas, soap operas) sur la réalité sociale.
- La citation ou l’intermédialité mélodramatiques dans les discours sociaux.
- La réception des productions mélodramatiques : le public face au mélodrame.