home @


Projet du quinquennat précédent (2008 - 2013)

Organigramme du projet scientifique

Frontières, migrations, modèles culturels

Un territoire n’a pas d’existence autre que géologique et morphologique avant d’être peuplé et pensé à l’intérieur de frontières sans doute identifiables en termes de relief et de climat mais qui ne prennent leur réelle importance qu’à partir du moment où on en a une représentation. C’est dire qu’un territoire existe à partir du moment où il est pensé et délimité par ceux qui l’occupent. La frontière apparaît ainsi d’abord comme une limite que les autres ne doivent pas franchir, mais toute frontière est aussi zone de contact et de ce fait est vouée à être transgressée. La représentation du territoire et de ces limites est une composante première dans la formation des identités des individus et des groupes.

Nous serions aujourd’hui, au moins en Europe, dans une période post-nationale ; or, force est de constater que si une tendance à l’intégration des Etats nationaux conduit à un effacement des frontières, ceux-ci ne sont pourtant pas près de disparaître. En même temps, nous assistons à une progression des migrations au sein des grands ensembles constitués tels que l’U.E., la CEI, l’ALENA ou le MERCOSUR….ainsi qu’à des mouvements croissants de migrations vers ces ensembles.

Ces migrations internationales et les relations interculturelles auxquelles elles contribuent, constituent un domaine d’investigation privilégié dont dépend la compréhension de nombreux caractères des sociétés contemporaines et des défis qui leur sont posés. Face aux discours de politique sociale en termes d’intégration, qui ont longtemps occulté les phénomènes de discrimination et de relégation, et face à une volonté politique croissante de traiter la question par le biais de la territorialisation (alors que certains confins urbains, au sein des nations modernes, en pleine transformation, sont voués eux aussi à évoluer dans le cadre de l’internationalisation ou mondialisation), il est nécessaire de poursuivre les réflexions engagées par les philosophes, les historiens, les géographes, les sociologues, les politiques et les littéraires sur la question des migrations et des frontières politiques, économiques et culturelles.

Sur tous ces points, l’apport de la réflexion menée en esthétique et en critique littéraire s’avère particulièrement précieux, même si cette affirmation peut sembler aller à l’encontre d’une certaine doxa selon laquelle les « problèmes » socio-culturels appellent des « solutions » technocratiques indifférentes à toute forme de pensée ou de création artistique, trop souvent perçues comme relevant de l’ornement et donc, in fine, du superflu. En effet, le texte littéraire, et plus généralement l’œuvre d’art, ne se contentent pas de « représenter » (plus ou moins fidèlement, et à travers le filtre plus ou moins sélectif d’une « subjectivité » toujours contestable en tant que telle) une « réalité » préexistante. Au contraire, l’artiste est, au sens fort du terme, un « créateur de mondes », pour reprendre une expression de Nelson Goodman (Ways of Worldmaking) : il suscite de nouvelles configurations, questionne les anciennes frontières et fait surgir, aux marges du familier, des territoires nouveaux qu’il entreprend de cartographier,à l’instar des écrivains-philosophes de Nouvelle-Angleterre qui, dans les années 1830 à 1860, ont su tirer parti du pouvoir qu’a la littérature « de [faire] de la politique en tant que littérature », comme l’écrit Jacques Rancière en une formule saisissante (cf. axe 1, programme intitulé « Politique(s) de la littérature ». Mais s’il agit ainsi, l’écrivain ou l’artiste est du même coup particulièrement à même de mesurer le caractère à la fois mouvant et provisoire de toute délimitation territoriale : on écrit toujours « pour un peuple qui manque », ainsi que le rappelle Giorgio Passerone dans le droit fil de la pensée deleuzienne (axe 1, « Cartographie de l’acte de création »), et si le fait esthétique ne saurait être tenu pour un simple « reflet » de la réalité sociale, c’est d’abord parce qu’il rappelle que tout peuple est toujours à venir, qu’il se constitue à partir du disparate, de l’hétérogène et du non-totalisable, c’est-à-dire depuis l’entre-deux ou le non-lieu paradoxal que l’art se donne précisément pour mission d’explorer. Cette problématique générale trouve à se décliner dans de nombreux domaines ; c’est ainsi par exemple que la littérature est à la fois le catalyseur et l’instrument d’une réinvention de la condition féminine qui, depuis la Renaissance, a largement contribué à construire une Europe des idées, comme le souligne Guyonne Leduc (axe 2, « Voix et voies de femmes »).

Nous postulons qu’il s’avère pertinent de développer une discussion nouvelle sur la notion de migrations afin de prendre en compte la diversité des situations géopolitiques et socio-culturelles. Dans cette optique, nous serons amenés à renouveler nos cadres d’analyse par le décentrement des perspectives et des points de vue sur les pratiques sociales et artistiques ou littéraires, les représentations et les discours.

Ce projet propose, d’une part de réexaminer les notions de migrations, frontières et métissages et, d’autre part, d’étudier les représentations sociales et les modalités esthétiques de ces mouvements, de ces espaces et de leurs temporalités en remettant en cause une vision du monde issue d’une pensée unique. En effet, les terminologies et pratiques révélatrices de l’héritage hégémonique de l’Ouest, sont aujourd’hui confrontées aux besoins impérieux de la redéfinition, d’autant que certaines sociétés extra-européennes cherchent à définir de nouveaux modèles et d’autres processus d’évolution. A toutes les échelles, les frontières se multiplient, certaines se dilatent, d’autres se cristallisent. Ne serait-il pas nécessaire d’envisager de nouvelles cartographies du monde, des continents, des Etats, qui montreraient les multiples temporalités ou l’apparition d’« entre-deux territoires », d’« entre-deux Etats » ? Autrement dit, il y va d’intégrer dans toute conception d’une « nouvelle cartographie » l’espace-temps de l’entre-deux, c’est-à-dire l’écart constitutif de toute carte.

Parallèlement, dans un monde mouvant, mondialisé et transculturel, si les cultures et les communautés semblent, certes, se trouver en migration constante, il demeure que dans de nombreuses régions de multiples déséquilibres et des régimes d’exploitation séculaires se perpétuent, voire s’accentuent. Ce paradoxe nous invite à l’étude de différents cas, de nouveaux passages, de nouvelles contraintes et de nouvelles métamorphoses.

Notre méthodologie sera interdisciplinaire dans l’analyse des pratiques sociales et des discours culturels (historiographique, politique, médiatique, artistique …) fabriqués à partir de constructions idéologiques et d’une réalité en devenir. La réflexion générale de l’équipe s’articulera autour de trois nœuds problématiques :

1. Territoires et frontières : migrations intérieures et extérieures

L’altérité surgit dans la rencontre et la confrontation des individus, des groupes sociaux, elle doit être saisie dans son ambivalence, à travers la perception de l’autre comme ami/ennemi, comme celui avec lequel on peut instaurer des relations coopératives ou, au contraire, conflictuelles. On explorera ainsi la hiérarchisation normative de modèles culturels – notamment dans le cadre de l’immigration étrangère et post-coloniale – et l’opposition entre diversité et différence, qui peut donner lieu à la construction de frontières autour des groupes sociaux, comme des lignes de partage en leur sein. Toute organisation sociale est soumise à l’histoire et il n’en va pas différemment pour le statut de l’étranger et les modalités de son intégration. Il est impératif de distinguer les paramètres régissant cette question face aux conséquences entraînées par trois phénomènes : la mondialisation économique ; la redistribution des espaces étatiques (transformation de l’Etat-nation, regroupement des pays au sein d’ensembles économiques et politiques), la virtualisation de l’espace-monde par le développement de nouvelles technologies de l’information et de la communication. La condition et le statut du migrant sont à redéfinir dans ce contexte afin d’énoncer de nouveaux lexiques de l’appartenance prenant en compte de telles évolutions.

Par ailleurs, avec l’accélération de la mondialisation économique et médiatique, plusieurs constats empiriques seront avancés : 1) la légitimité des garants de la hiérarchisation normative est de plus en plus mise à mal. Nous constatons tantôt la réaffirmation parfois avortée du pouvoir central, tantôt l’affaiblissement relatif ou la reconfiguration de l’État de type moderne. 2) Si la migration « culturelle » prend de l’ampleur après la fin de la Guerre Froide dans les « Nords », la migration « économique » persiste, voire s’intensifie malgré la tentative répétée du contrôle étatique. 3) À la suite de la reconfiguration des institutions traditionnelles, les identités, individuelles ou collectives, flottent, se recomposent, se créent. En réaction à ce mouvement, certaines identités traditionnelles comme le nationalisme sont réinventées. Avec l’apport des spécialistes des aires culturelles, nous proposerons à terme un cadre d’analyse permettant de mieux comprendre la diversité des discours, des terrains, des productions. Ainsi, par exemple, dans le contexte de cette étude sur la hiérarchisation des modèles culturels, on pourra analyser le phénomène de « démonisation » des groupes culturels non normatifs dans un système sociopolitique (nation ou communauté de nations) défini, et les conséquences de cette « démonisation » au niveau global (la stigmatisation de ces groupes culturels à l’échelle internationale ; leur réduction à une entité théorique simplifiée, monolithique et terroriste qui se propage et traverse frontières et océans en enlevant au groupe culturel soi-disant représenté toute chance d’être perçu comme indice d’une diversité nécessaire à la vie en société). Nous pourrions aussi réfléchir au sens de la pensée de Franco La Cecla (Le malentendu, Balland, 2002) sur les malentendus qui offrent un espace d’explication : c’est parce qu’on ne s’est pas compris qu’il faut continuer à s’expliquer. Le malentendu deviendrait alors occasion de traduction (cf. axe 4, « Etudes sur le lexique et la traduction »).

Enfin, on se souviendra que les migrations ne se contentent pas de confronter des « modèles » culturels, c’est-à-dire des représentations de cultures présumées existantes (éventuellement soumises à des réappropriations autoritaires ou xénophobes), mais que le fait culturel lui-même, dans ses dimensions artistique, littéraire, philosophique, voire religieuse, ne se soutient que des migrations permanentes qui le constituent sur un mode dynamique. L’exemple de l’opéra américain (axe 1) est à cet égard tout à fait probant : d’une part, l’opéra, mode d’expression né en Europe à la fin de la Renaissance, n’a fait l’objet aux Etats-Unis que d’une acclimatation tardive et, par conséquent, fait figure de nouveau venu dans le contexte nord-américain (à la différence, paradoxalement, du cinéma, art d’invention récente que les industriels californiens se sont immédiatement approprié) ; d’autre part, l’histoire de la création lyrique américaine depuis 1930 se caractérise par une pratique constante du métissage esthétique qui met à mal les hiérarchies constituées ainsi que les discours théoriques les mieux établis : art à la fois savant et spontané, élitiste et populaire, marqué par l’héritage de Schoenberg et de l’avant-garde des années 1950 et 1960 (Cage) mais aussi par celui des musiques « populaires » d’hier et d’aujourd’hui, l’opéra américain questionne ainsi les frontières du fait esthétique, et ce n’est peut-être pas un hasard si l’un des ouvrages lyriques américains les plus marquants de ces vingt dernières années a pour sujet le voyage en Chine du président Nixon en février 1972, bouleversement diplomatique majeur dont les répercussions géopolitiques n’ont pas cessé de se faire sentir (Nixon In China, John Adams, 1987). Plus généralement, on formulera, à titre provisoire, l’hypothèse que toute activité de pensée, dans quelque domaine qu’elle s’exerce, est inséparable d’un travail de dépassement des frontières et de redéfinition des genres, des concepts et des pratiques, comme Anne Lagny le souligne à sa manière lorsqu’elle évoque une « dynamique religieuse qui souvent [dépasse] l’horizon d’une confession pour ouvrir un horizon transconfessionnel » (axe 3).

L’altérité serait-elle le résultat d’une construction sociale exogène, édifiée à des fins normatives ou altérité endogène, le porte-drapeau d’une identité revendiquée ? Si tel était le cas, il serait donc toujours, en cette matière, question de frontières. Les frontières étant alors conçues non seulement comme séparation, barrières (murs), frein, espaces de disjonctions, mais aussi comme des lieux de passages.

2. Exils et lignes de démarcation

Ces notions doivent également donner lieu à une lecture pluridisciplinaire. Depuis l’optique littéraire, par exemple, les recherches menées sur les phénomènes migratoires et sur l’espace narratif créé par la situation d’exil, rejoignent les questions plus globales du positionnement de l’artiste face à l’altérité et à l’hybridité, celles du choix de la langue parlée et/ou de l’appropriation partielle d’une autre langue, celles d’une hybridité culturelle et linguistique qui prend corps dans les représentations collectives comme dans l’univers fictionnel de nombreux écrivains, celles, enfin, des frontières comme lieu d’invention et territoire du déplacement, de la traversée et du retournement, et de mise en pratique d’identités mouvantes, de métamorphoses dont les processus de mutation reflètent de façon polyphonique autant la fragilité du lien de l’humanité que la richesse des bifurcations et du syncrétisme. Si l’exil est une réalité concrète, il touche aussi à l’imaginaire des exilés autant que de leurs descendants, en une construction fantasmatique, en un « post-exil » (notion traitée par Alexis Nouss dans Plaidoyer pour un monde métis) ou une « post-mémoire », celle des traumatismes transmis aux générations qui ne les ont pas vécus personnellement et qui sont pourtant représentés dans les productions artistiques et les récits de vie. Les témoignages alimentent les malaises identitaires et les crises d’intégration qui agitent les sociétés occidentales contemporaines. Cependant, cette construction revêt des dimensions positives à explorer afin d’en tirer les implications au niveau socio-politique. En effet, si l’exil est un état de vie contraint souvent difficile à gérer, c’est aussi un détachement de l’origine vers l’autre qui permet de poser sur les centres culturels dont nous sommes issus un regard d’ailleurs, un regard excentré, plus lucide peut-être et à la fois local et global.

Ainsi, de nos jours, au sein de l’Union européenne, l’intégration régionale et le développement des relations transfrontalières transforment les territoires situés le long des frontières. La continuité politique instaurée par exemple, par l’espace Schengen se double d’une continuité spatiale des flux comme des paysages. Plus « rien » ne marque le passage d’un territoire à un autre mais la disparition de la signalétique frontalière ne signifie pas pour autant une unification des territoires frontaliers. Il faudra se demander si l’ouverture de la frontière d’Etat marque la fin d’un type d’altérité et l’augmentation des flux transfrontaliers. Que se passe-t-il alors lorsque les frontières se déplacent sans les populations ? Lorsque celles-ci deviennent des populations en exil ou des minorités sans avoir quitté leurs lieux de vie comme c’est le cas des populations de l’Istrie et de nombreux pays d’Europe médiane. L’homme, comme le rappelle C. Magris, ne serait-il pas lui-même traversé par des frontières ?

Bien que l’on parle d’internationalisation des phénomènes et des processus culturels depuis déjà environ six cents ans, les sociétés contemporaines ont changé leurs rapports économiques et politiques entre les différents blocs représentés ; elles ont également modifié et ce, de façon accélérée, les formes de passages et la « traduction » avec laquelle une culture a l’habitude d’adopter, d’adapter, de se transformer tout en transformant à leur tour une série de modèles, elles ont produit de nouveaux métissages, transferts, routes et traversées culturels. Or, les frontières qui entourent les individus et les collectivités constituent pourtant autant d’obstacles franchissables, autant d’espaces possibles de rencontre et de circulation au sein desquels la migration n’est pas seulement celle des hommes, mais également celle des idées et des modèles sociaux, culturels, politiques, institutionnels, linguistiques. La rapidité avec laquelle circulent les modèles, avec laquelle tant les paradigmes artistiques que politique ont accueilli ou expulsé l’Autre (le voisin, l’étranger, le migrant, l’exilé …), a engendré une transformation de ces mêmes modèles. Le registre et l’analyse de ces changements dont la littérature est le vecteur, voire dans certains cas l’agent, permettent d’élaborer ce que nous appellerons une nouvelle cartographie culturelle en devenir (Gilles Deleuze) une nouvelle façon de lire autrement les littératures.

La frontière est aussi temporelle et la lecture de l’exil doit le prendre en compte. En effet, le présent de l’exilé se nourrit autant de la nouvelle temporalité que lui ouvre le pays d’accueil, que de la temporalité passée de sa vie antérieure, que sa mémoire veille à conserver. La notion de « multitemporalité » sera alors avancée et ses manifestations, conflictuelles ou complémentaires, considérées. La pluralité des acteurs animés eux-mêmes de multiples représentations et stratégies, attribuent à la frontière des temporalités qui se superposent ou s’entrechoquent ; la frontière est alors ici pensée comme lieu de contact, de passage, d’interférences mutuelles.

3. Médiations et métissages

Ces notions se fondent et glissent autant sur, et vers, les notions d’acculturation, de « glocalisation », terme cher à Roland Robertson, et de pratiques culturelles transnationales que sur, et vers, l’instabilité dans le sens où l’authenticité culturelle ou identitaire se voit démentie par le croisement continu de compositions hétéroclites, de rapprochements insolites. Les mélanges, comme le démontre Serge Gruzinski (La pensée métisse, 1999) ne s’arrêtent jamais. Cette idée, partagée par Alexis Nouss et François Laplantine (Métissages de Arcimboldo à Zombi, 2001) montre que le métissage ne se restreint pas a une osmose harmonisée, mais au contraire puise son énergie dans son nomadisme et son inconstance même. Il s’agit là d’une forme de déplacement/effacement des frontières à travers des médiations et traductions, ce qui permettrait de lire autrement les différentes histoires culturelles. Le traitement de ces questions doit alors également inclure des variables d’expérience. Le vécu de l’exil ou la pratique de l’interculturel sont influencés par des paramètres tels que l’âge, l’identité sexuelle, l’inscription sociale (patrimoine matériel et immatériel, statut professionnel) qui vont engendrer toute une gamme de discours et de mémoires. Il convient également de dresser une typologie souple distinguant diverses catégories exiliques : le cosmopolite, le migrant, l’expatrié, le réfugié clandestin…

Il importe donc d’évaluer différents régimes de gestion des relations culturelles en fonction des traditions morales et politiques, des structures sociales et des dispositifs de représentation propres aux différentes sociétés d’accueil et ce dans les aires géo-culturelles sur lesquelles travaillent les chercheurs, de l’Amérique du Sud à l’Europe, de l’Amérique du Nord à l’Asie, de l’Afrique aux anciens empires.

Une telle reformulation des questions migratoires nous impose une mobilité théorique et conceptuelle, un décentrement par rapport à la perspective occidentale, bref un déplacement à la fois transfrontalier, transdisciplinaire et transculturel (Nicole Lapierre, Pensons ailleurs, 2004). Il importe donc de soumettre à l’examen les notions mêmes présidant aux lignes de réflexion précédentes. En effet, altérité, exil ou interculturalité sont dans leur conception-même tributaires d’horizons de sens dessinés différemment selon les cultures.

On pourra alors notamment travailler sur les divergences et convergences entre mémoire juive et mémoire noire , sur la question de la représentation de la diaspora, sur les représentations de l’immigration et de l’exil dans l’écriture autobiographique contemporaine, sur les relations entre l’Europe et les Amériques, sur la construction de l’identité et de la culture européennes comme processus de traduction des idées et des formes, à l’intérieur de l’Europe et entre l’Europe et le monde. On pourra également travailler sur les problèmes de récupération de la mémoire culturelle de certains peuples traumatisés par l’histoire coloniale car mis en exil dans leur propre pays durant la colonisation. Jusqu’ici, la plupart des études sur les traumatismes historiques se sont limitées à l’analyse des grands traumatismes de l’histoire européenne contemporaine. Beaucoup de travail reste à faire pour récupérer les histoires traumatiques culturelles, nationales et méta-européennes trop souvent ignorées par ces études sur le traumatisme. Ce travail de récupération passe par une analyse de textes (littéraires et autres) qui peuvent jouer le rôle de livres d’histoire alternatifs et d’autres discours culturels qui diraient le(s) conflit(s) en tant que différend (J.-F. Lyotard / Lyotard. La partie civile, Gérard Sfez, 2007). Nous comptons d’ailleurs utiliser ce concept forgé par la pensée de J.-F. Lyotard, comme support pour interpréter et classer les différentes demandes de reconnaissance d’un tort représentées dans les discours des pratiques culturelles, pour parler aussi des conditions du « vivre-ensemble ».

L’ensemble des chercheurs des différents domaines représentés au sein de CECILLE seront appelés à contribuer à la réflexion collective sur ces trois questions par le biais de rencontres, séminaires et journées d’étude réguliers. Le projet sera donc doublement transversal puisqu’il rassemblera des spécialistes de champs disciplinaires variés (littérature, civilisation, traduction au sens le plus large de ces termes) et d’aires culturelles très diverses. Cette expérimentation méthodologique permettra à l’équipe de mettre en œuvre différents outils théoriques et conceptuels, et de tester les hypothèses sur un nombre appréciable de sociétés. Parallèlement, forts de l’expérience du contrat 2006 – 2009, et souhaitant, tout à la fois, remédier à certaines faiblesses de notre démarche antérieure et poursuivre les travaux les plus fructueux, nous proposons de décliner la problématique générale en neuf axes, dont quatre seront transversaux et cinq disciplinaires. L’exploration de la transversalité nous a en effet permis d’en ressentir les forces comme les limites et il nous est apparu indispensable de prévoir une place pour la recherche de spécialité. Seule cette double stratégie nous permettra de atteindre notre objectif prioritaire : constituer un pôle de recherche fondamentale dans le domaine des langues et cultures étrangères susceptible d’avoir un rayonnement tant régional que transfrontalier, national et international, en fonction des axes d’excellence déjà reconnus ou en devenir.

Une fois que le programme scientifique de CECILLE a été élaboré, l’équipe a déposé deux autres projets, établis en synergie avec des universités partenaires :

  • Nord(s) - Est(s) - Ouest(s) - Sud(s). Traversées migratoires, territoires recomposés et leurs imaginaires. Appel à projet coopératif à deux ans (2009-2010), MESHS NPde C, 16 juin 2008.
  • Portrait of the European Migrant. NORFACE ERA-NET, Transnational Research Programme with the theme Migration in Europe - Social, Economic, Cultural and Policy Dynamics, présenté à NORFACE, le 10 septembre 2008.