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Irlande : marginalité, dissidence, récalcitrance
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Irlande : marginalité, dissidence, récalcitrance

Situé dans le cadre interculturel de l’Irlande contemporaine, le projet scientifique de l’axe « Irlande » portera sur les notions de dissidence, de marginalité et de récalcitrance. Il s’agira d’interroger les identités, communautés et pratiques (ethniques, politiques, intellectuelles, religieuses, sexuelles, artistiques et culturelles) qui refusent de se plier à la discipline de la norme ou de l’idéologie dominante, et d’étudier leurs interactions avec le centre, ainsi qu’avec leurs homologues en dehors des frontières de l’Irlande. On étudiera le potentiel créateur des marges, c’est-à-dire leur faculté à modifier le centre et sa doxa, quitte parfois à se centraliser à leur tour et à reconstituer de nouvelles normes. On envisagera également les modalités d’émergence de réseaux de solidarité à l’intérieur des communautés marginalisées et entre elles.

La notion de « marginalité » permettra d’aborder les nouvelles formations religieuses et spirituelles qui attestent d’une mutation du discours religieux en Irlande, et d’une reconfiguration des rapports de force entre pouvoirs temporel et spirituel. On interrogera également le potentiel subversif et créateur de la figure du « tinker », et plus récemment de celle du migrant, dans la culture irlandaise ; on s’intéressera à la constitution de communautés d’émigrés irlandais et à leur potentiel d’intégration et de transformation des pays d’accueil dans ce qu’il est convenu d’appeler la « diaspora » irlandaise.

Le terme de « dissidence », dans le contexte de l’Irlande du Nord, évoque les « dissident Republicans », qui contestent le bien fondé du cessez-le-feu de 1997 et des accords de paix de 1998. Plus généralement, une dissidence artistique, intellectuelle et culturelle émerge depuis les accords de paix pour contester la doxa selon laquelle le conflit en Irlande du Nord serait effectivement résolu, et l’heure serait à la réconciliation plutôt qu’à la prise en compte des déchirures héritées du conflit qui continuent de travailler la société nord-irlandaise. Une partie des travaux de l’axe s’intéressera donc aux pratiques et productions culturelles qui portent un regard critique sur ce consensus. La notion de « récalcitrance » renvoie, entre autres, aux analyses de David Lloyd sur les pratiques culturelles récalcitrantes à l’impératif de modernisation imposé en Irlande d’abord par les autorités britanniques, puis par le nationalisme irlandais. On s’intéressera donc aux pratiques culturelles qui attestent d’une résistance à cette idéologie, par exemple au théâtre, avec l’émergence d’une contre-tradition théâtrale contestant l’idéal modernisateur de l’Abbey Theatre.

Programme du contrat 2008 - 2013

Le travail de l’axe "Irlande" s’inscrit dans le cadre de la recherche menée par le réseau national des centres de recherches en études irlandaises (Caen, Lille 3, Paris 3, Rennes 2). Cette recherche s’organise autour du thème fédérateur "Irlande : internationalisation et mutations identitaires", chaque centre déclinant ce thème selon des modalités et des orientations scientifiques qui lui sont propres. Dans ce cadre général, le projet de Lille 3 (CECILLE) s’intitule "Le corps en jeu".

Programme scientifique

Thématique nationale : "Irlande : internationalisation et mutations identitaires".

Le phénomène de mondialisation a induit une évolution considérable du rapport des sociétés et des individus au territoire, à l’autre et à soi-même. La venue à maturité de syncrétismes culturels, l’influence américaine, la prévalence de la communication, de l’information et de l’image, la globalisation économique et médiatique, l’homogénéisation des pratiques sociales et les phénomènes migratoires de tous ordres sont autant de caractéristiques du monde contemporain qui ont eu pour effet de faire éclater les modèles identitaires élaborés en Europe à partir de la fin du XVIIIème siècle. L’Irlande des années 1990 et 2000 en est un témoignage flagrant, qui brutalement s’est éloignée du modèle nationaliste, catholique, gaélique et traditionaliste. Celui-ci, patiemment élaboré en une centaine d’année, avait abouti à la mythification progressive d’un schéma particulariste fondé sur une représentation nationaliste de l’espace Irlande et à la fabrication d’une pseudo continuité historique remontant à un âge d’or haut-médiéval. Aujourd’hui décrite par les commentateurs comme « post-nationaliste », voire « post-chrétienne », prospère sur le plan économique, terre d’immigration et non plus d’émigration elle accorde aux particularismes une valeur tout autre que par le passé et se réinvente spatialement, historiquement et culturellement. Le projet interdisciplinaire de l’équipe vise à analyser et théoriser les transformations brièvement évoquées ici, à la fois dans une perspective historique et sociologique, mais également en termes d’évolution littéraire. On s’interrogera en outre sur la question des permanences et des oppositions (XIXème et XXème siècles) dans le cadre théorique des analyses de la modernité et de la postmodernité/ultra-modernité.

Les phénomènes ici évoqués dépassent naturellement largement les étroites frontières de l’Irlande et le projet irlandiste s’inscrit à ce titre dans la problématique globale de l’équipe CECILLE sur « frontières, migrations, modèles culturels ».

Projet Lille 3 : Le corps en jeu

Dans le cadre d’une interrogation collective sur « internationalisation et mutations identitaires », le projet de Lille 3 abordera la question sous l’angle plus spécifique du « corps en jeu », c’est-à-dire conçu comme inchoatif, en perpétuel mouvement. La notion de corps peut s’entendre de multiples façons :

Entendu au sens propre, il oriente vers une réflexion sur les mutations du corps privé, les redéfinitions successives des normes corporelles dans la société irlandaise, mais aussi sur le corps au théâtre et dans les arts visuels. Une attention particulière sera portée au corps en jeu au théâtre, envisagé comme le lieu privilégié de la mise en crise et de la réinvention permanente des représentations identitaires. Le corps sera envisagé dans sa dimension esthétique, comme expression de perceptions du beau, mais aussi dans sa version tragique, comme corps déformé, mutilé, assassiné, sacrifié (Bacon, Beckett, mais aussi toutes les représentations des victimes de violences, de meurtres, rituels ou non, déplacés ou non vers des objets de substitution). Une place sera faite au corps affamé (la Famine ; l’anorexie et ses représentations ; le rapport à la nourriture). Une analyse s’imposera également sur la dimension plus spécifiquement sexuée du corps, les représentations du corps féminin, masculin, la fabrication et la subversion de la norme. On envisagera enfin le corps gothique, spectres et vampires comme corps paradoxaux (présence/absence) et facteurs de destruction, absorption, mutilation, jouissance des corps vivants. La même problématique de la présence et de l’absence s’appliquera aux recompositions du religieux et aux nouvelles représentations de la vie, de la mort, de la nature et de la transcendance du Dieu humain des Chrétiens. La réintégration du corps humain dans de nouvelles perceptions religieuses plus trinitaires que dualistes sera examinée en parallèle avec les réinterprétations de la vie de l’homme sexué Jésus. Dans le domaine littéraire comme dans le domaine religieux, le corps sera examiné dans son opposition à l’esprit et à l’âme, et on s’interrogera sur la validité de cette opposition. On verra que la modernité irlandaise s’invente le plus souvent en subvertissant et en reconfigurant la tradition dualiste (tension jamais résolue, chez Yeats, entre Platonisme et antiplatonisme ; parodie de la doctrine dualiste dans The Third Policeman de Flann O’Brien, etc.)

Entendu au sens figuré, le corps deviendra tout d’abord corps social : la rencontre avec l’autre, l’étranger, sera analysée comme mise en crise, mise en jeu de l’identité collective. Il sera question d’hybridité culturelle et linguistique comme de redéfinition de l’identité par l’inclusion des marges (c’est toute l’entreprise du théâtre de Sebastian Barry, par exemple).

Il sera ensuite entendu comme corps de la langue. L’ Hiberno-English est l’anglais travaillé, hanté par la langue irlandaise comme par la rencontre avec d’autres « corps étrangers » (Joyce, Montague…). La politique linguistique et la vogue des écoles gaéliques dans le contexte précis de l’afflux massif d’immigrants inviteront en outre à se demander si langue irlandaise est une langue en devenir. La traduction pour sa part sera envisagée comme processus d’importation de l’étranger, et l’on s’interrogera sur les choix éthiques auxquels doivent répondre les traducteurs : la traduction peut en effet s’envisager comme processus de naturalisation de l’autre (négation de son étrangeté, assimilation, appropriation), ou au contraire comme valorisation du corps étranger incorporé dans le corps de la langue propre, permettant sa régénération, sa perpétuelle remise en jeu.

En conséquence de l’interrogation sur le rôle de la traduction, le corps sera enfin entendu comme corpus : on s’interrogera sur l’invention du canon, sur les définitions successives et contradictoires de ce qui constitue la littérature irlandaise. Le travail de Field Day, et plus largement de tous les anthologistes, pourront être abordés. On s’intéressera plus spécifiquement à l’inclusion ou l’exclusion des voix de femmes et des voix dissidentes ; des genres considérés comme mineurs ; de la tradition orale.