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Conformismes et résistances - Actes du Congrès 2009 de la SOFEIR

Conformismes et résistances - Actes du congrès 2009 de la SOFEIR

Introduction

Les articles réunis ici interrogent les notions de conformisme et de résistance dans l’ensemble du champ des études irlandaises. Si la notion de conformisme s’entend souvent comme synonyme de conservatisme, d’orthodoxie ou de traditionalisme, elle renvoie plus précisément à l’idée d’une soumission aux opinions, normes et valeurs édictées par le groupe auquel on appartient. Le conformisme peut ainsi être une stratégie pour éviter le conflit frontal : il a lieu lorsque l’individu exerce sur lui-même la violence du groupe en intériorisant la norme qu’il produit. L’intitulé « conformismes et résistances » invitait ainsi à réfléchir aux notions de pression et d’adaptation sociale, de convergence et de divergence par rapport à un modèle mais aussi de contrainte, de valeur, de légitimité et, à l’inverse, de marginalité et d’affirmation de l’individu dans un milieu donné. A partir du 19e siècle, des prescripteurs multiples se sont imposés en Irlande, générant des doxas rivales, pourvoyeuses d’identités individuelles et collectives, mais également sources d’aliénation pour l’individu et pour les groupes aux valeurs incompatibles avec la norme. Les églises, les mouvements politiques, l’Etat britannique puis l’Etat irlandais et les institutions d’Irlande du Nord ont ainsi construit, en quelques décennies, un carcan de prescriptions définissant les bornes de l’acceptable dans des espaces politiques et sociaux, fruits de l’histoire, ou des représentations de l’histoire, valorisées par les idéologies de l’époque. Rien néanmoins n’a jamais été figé dans ces structures, confrontées, en tout temps, mais plus particulièrement à partir des années 1960 à des manifestations d’opposition et des mouvements de résistance dans des domaines divers. C’est même de rupture totale par rapport à norme et aux conventions qu’il est question depuis les années 1990, au cours desquelles l’Irlande a commencé à se réinventer en profondeur tout en cherchant à conserver les bases d’identités multiples réconciliées, en accord avec les idéaux du monde occidental contemporain. L’Irlande n’a en effet de singulier que son parcours propre dans le cadre d’un espace culturel et politique qui la dépasse largement. C’était vrai au 19e siècle alors que les résistances nationalistes à l’expansionnisme dissimulaient mal le processus d’internationalisation encouragé par le libéralisme capitaliste ; c’est aveuglant aujourd’hui, alors que le pays, bénéficiaire, pendant des années, de la mondialisation économique, subit aujourd’hui les mêmes revers que ses partenaires internationaux. L’exploration des problématiques liées aux questions de conformisme et de résistance à la norme impose donc de prendre en considération les valeurs de différents espaces imbriqués, dans une perspective historique assez large. Elle nécessite également une approche interdisciplinaire qui mette en évidence avec des matériaux et des outils différents des phénomènes complexes complémentaires, qui permettent l’appréhension fine d’un kaléidoscope d’expériences, dont beaucoup sont moins tranchées que ne le laisserait à penser la présentation schématique qui précède. Nous verrons ainsi que le compromis et l’ambivalence constituent une piste stratégiquement suivie par beaucoup. Au tournant du 19e siècle, par exemple, le peintre James Barry incarne l’ambiguïté en défendant en apparence les normes définies par l’Etat britannique pour mieux mener à bien son œuvre de résistance identitaire. Même l’Eglise catholique, symbole s’il en est de rigidité normative au sud a su, dans le passé, intégrer des éléments qui lui étaient étrangers pour s’imposer. Nous verrons que certaines survivances l’attestent encore aujourd’hui. Cette ambivalence calculée a fini par faire le lit de l’autoritarisme étroit. En portent témoignage les extrémistes de l’Opus Dei, qui n’hésitent pas à pousser à leur paroxysme les requêtes de respect du catholicisme le plus conservateur. Aujourd’hui comme hier, convergence et divergence par rapport aux modèles multiples se côtoient et composent un paysage identitaire beaucoup plus bigarré qu’une approche superficielle ne le suggèrerait. La pression des paradigmes identitaires sur les individus comme sur la société est toutefois très réelle en Irlande, le passé comme le présent en témoignent. Plusieurs articles sont ici consacrés aux modes de résistance qu’il est possible de leur opposer – en particulier en Irlande du Nord où chaque individu est sommé de se définir en fonction de son appartenance à l’une ou l’autre des communautés en présence, catholique ou protestante, nationaliste ou unioniste. Dans le domaine de l’éducation, des arts communautaires, du théâtre et de la littérature, des pratiques multiples ont surgi et accompagné les Troubles et le processus de paix, s’efforçant de résister à la prégnance de ces schémas identitaires, de déjouer la logique sectaire et d’en faire apparaître les angles morts (la culture patriarcale, par exemple, qui ne devient visible que si l’on porte le regard au-delà des dichotomies qui structurent le discours doxique sur l’Irlande du Nord). L’histoire coloniale de l’Irlande complique les termes de la question : en Irlande, la norme a longtemps été édictée par l’autre, la puissance coloniale, générant tantôt une attitude de rejet frontal, tantôt un désir de conformité souvent non dénué d’ambivalence. La norme coloniale, on le sait, s’érige précisément en rejetant le colonisé hors d’elle-même : simiesque, archaïque, é-norme, le « Frankenstein irlandais » est le monstrueux fantasme que l’Angleterre abjecte pour confirmer les limites de son identité. Le paradoxal désir de se conformer à une telle norme, de la part du colonisé, semble donc voué à l’échec ; ainsi le maître d’école dans The Poor Mouth de Flann O’Brien, qui se voudrait le champion de la norme linguistique imposée par l’Empire (la langue anglaise, marqueur d’appartenance culturelle par excellence) est ridiculisé par le texte qui met en exergue son incompétence bouffonne et le renvoie dos à dos avec les ignorants qu’il a à charge d’éduquer : la conformité à la norme demeure fantasmatique. Une grande partie des pratiques culturelles irlandaises, et singulièrement de la littérature, se constituent depuis la conscience de cet écart irréductible. Le conformisme trouve son pendant ironique dans toutes les formes de l’imitation (« mimicry ») que, par paronomase, Homi Bhabha propose d’envisager comme une modalité de la moquerie (« mockery »). En affectant de se conformer à la norme coloniale, en s’appropriant ses codes, l’imitateur refuse de se laisser expulser par elle, subvertissant ainsi son principe fondamental. D’où la prégnance de la parodie dans la littérature irlandaise, à laquelle sont consacrés plusieurs des articles réunis ici. Hommage ambigu, la parodie reprend à son compte les codes et les tropes du texte d’origine pour mieux les mettre à distance ; elle se lit alors, paradoxalement, comme une modalité de résistance au conformisme. Cependant, cette prédilection irlandaise pour la parodie est à double tranchant, dans la mesure où l’écriture parodique, en contestant la norme, confirme du même geste son statut de norme. C’est aussi la tache de la critique que d’interroger cette performativité perverse de la parodie qui érige en norme le système auquel elle résiste. La structure choisie pour cette sélection d’articles reflète les thématiques évoquées précédemment en mettant en avant les angles d’approche retenus pour illustrer la problématique. Dans un premier temps, il a paru essentiel d’évoquer les enjeux du conformisme tels qu’ils apparaissent au sein de l’Eglise catholique. C’est vers l’Irlande du Nord que l’on se tourne ensuite pour évoquer les modes de résistance aux modèles, avant d’engager une réflexion sur l’écriture parodique. Deux articles sur les expressions artistiques de la question constituent une quatrième section orientée vers la place de la représentation visuelle de l’espace dans la définition d’un conformisme (ou anticonformisme) identitaire. En clôture de cette publication, l’article important d’Edna Longley interroge les paradigmes de la critique yeatsienne, et analyse le conformisme épistémologique des critiques que nous sommes. Elle nous invite à ne pas perdre de vue que l’objet de l’étude, s’il en vaut la chandelle (ici Yeats, modèle de l’objet insaisissable) opposera toujours à l’analyse du chercheur une certaine résistance.

Catherine Maignant et Alexandra Poulain