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Études anglaises - N°2/2011 Sciences et poésie de Wordsworth à Hopkins

dirigé par Sophie Laniel-Musitelli

Didier Érudition, Klincksieck page de l’éditeur

ISBN : 2-252-03802-0 • 2011 • 128 pages

Aurélie THIRIA-MEULEMANS — «  Science of feelings  »  : de la complémentarité entre science et poésie chez Wordsworth

La posture anti-scientifique des poètes romantiques de la première génération en est presque la marque de fabrique, et Wordsworth ne fait pas figure d’exception  : son célèbre «  we murder to dissect  » revendique une appréhension directe de la nature, à l’encontre des méthodes scientifiques. Son portrait de l’enfant prodige, au livre IV du Prélude, se lit comme une satire de l’approche scientifique de la nature, alors que celui du Winander Boy, quelques dizaines de vers plus loin, présente un rapport exemplaire à celle-ci. Il convient cependant de nuancer un tel rejet  : la communion avec la nature si souvent dépeinte n’est pas exclusive d’un questionnement de cette même nature. À y regarder de plus près, tout prête à croire que le poète est perçu comme le confrère, le complément du scientifique, lui qui «  porte la sensation au cœur des objets de la Science elle-même  ».

Laurent FOLLIOT — « We must bewilder ourselves, whenever we would pierce into the Adyta of Causation »  : les ressorts du monde dans la poésie de jeunesse de Coleridge

L’ambition poétique du jeune Coleridge le mène un moment du côté de la spécu-lation philosophico-scientifique de son temps. La pensée de Hartley et de Priestley, et la poésie panthéiste d’Erasmus Darwin nourrissent chez lui l’intuition de «  myriades  » de «  monades  » faisant œuvre providentielle au sein de l’univers. Mais Coleridge prend rapidement ses distances vis-à-vis de la science matérialiste, en une critique qui est d’ordre poétique aussi bien que philosophique  : le désir d’observer et de figurer les causes originaires des phénomènes est une forme d’idolâtrie, qui aboutit à une poésie artificielle et figée. Le rejet des «  machines allégoriques  » apparaît ainsi comme un moment significatif du «  divorce  » entre science et poésie auquel serait plus tard associé le romantisme.

Sophie LANIEL-MUSITELLI — «  Weave the Mystic Measure  »  : cadence, mesure et nombre dans Prometheus Unbound de P. B. Shelley

Dans Prometheus Unbound, une affinité se crée entre physique et poétique. À l’acte II, l’onde sonore symbolise la capacité de l’inspiration poétique à éveiller les énergies latentes de la matière et de l’esprit humain. Sa périodicité épouse les effets de retour des rimes et des rythmes poétiques. Le trajet des ondes symbolise alors la dissolution des frontières entre intériorité et extériorité, ce qui donne lieu, au cours de l’acte IV, à une célébration du cosmos comme réseau d’attractions mutuelles. L’affinité entre science et poésie se manifeste alors grâce à la notion de mesure, qui pointe à la fois vers la métrique et vers les mathématiques. La physique mathématique permet de découvrir le rythme régulier qui régit le mouvement des corps célestes. Elle contribue à une réflexion sur la capacité de l’écriture poétique à informer la matière, à mettre au jour l’harmonie de ses architectures cachées. L’astronomie, entre mesure mathématique et démesure de l’univers, symbolise le désir de faire entrer l’infini dans la trame du poème.

Caroline BERTONÈCHE — The Beating Art of Keats’s Surgical Poetics

Cet article traite des perceptions du corps et de l’esprit dans l’art de Keats et analyse le rôle de la médecine — et de la chirurgie (1800-1820) — à l’époque romantique. Keats, l’apprenti chirurgien-apothicaire, crée donc une anatomie de la poésie en choisissant de disséquer de près le corps de ses personnages tout en préservant leur esprit. Il s’inspire d’une médecine de la «  conservation  » qu’il intègre dans un récit plus large sur la reconstruction esthétique où la passion se vit dans un univers de squelettes et de cadavres. Au fil de cette exploration du vivant, le poète-médecin nous fait découvrir une autre vision du «  désintéressement  » scientifique forçant les vers de l’anatomiste à s’ouvrir aux formes grotesques de l’humanité. Les blessures de l’âme n’intéressent le poète que pour la beauté de leur reconstruction et le monde de la science change de visage, après s’être laissé séduire par le pouvoir des sentiments. Enfin, la fascination de Keats pour les mécanismes internes de l’homme (pulsations artérielles, flux sanguins, veines, fluides) contribue à l’émergence d’un nouveau genre de poésie.

Haude THÉODEN-PALANQUE — «  And nothing stands  »  : science et poésie dans In Memoriam et The Princess de Tennyson

L’intérêt que Tennyson porta, sa vie durant, à la science se reflète dans deux de ses poèmes majeurs  : In Memoriam et The Princess. L’intertexte scientifique, loin -d’apporter un réconfort durable au locuteur endeuillé d’In Memoriam, se révèle au contraire suffisamment fluctuant pour traduire son humeur noire et participer ainsi à la relance mélancolique de son discours. Dans The Princess, la voix narrative tourne en dérision le discours évolutionniste de l’héroïne, s’ingéniant ainsi à en montrer les limites et les contradictions. Dans les deux cas, l’image d’une mère nature «  dénaturée  » fait jouer le texte et émerger la figure d’un enfant perdu qui hante l’écriture. Si l’«  infant  » est une métaphore de l’œuvre tout entière, ce motif s’avère doublement fécond, pointant tout à la fois vers les interstices du texte où cherche à monter une autre voix poétique.

Joanny MOULIN — Entre science et poésie  : la critique selon Matthew Arnold

Cet article se propose de plaider en faveur d’une relecture de Matthew Arnold sans a priori, à l’heure où les études littéraires recommencent d’envisager des approches historiques et contextuelles. Un bref aperçu de la réception de l’œuvre critique -d’Arnold permettra d’ébaucher une évaluation de sa place dans l’histoire des idées. Poète et critique, Arnold ne s’est jamais prétendu scientifique ou philosophe, et ce fut vraisemblablement par choix stratégique qu’il cultiva un certain flou dans la définition de ses concepts, car il se faisait une idée du discours critique à mi-chemin entre science et littérature.

Charlotte RIBEYROL — L’«  Hermaphroditus  » d’Algernon Charles Swinburne, entre mythe et science

De la Renaissance au Romantisme, l’androgyne est érigé en paradigme d’une transcendance asexuée. Mais aux origines du mythe ovidien de l’hermaphrodite, il y a une crainte, celle de l’amollissement, de l’affaiblissement du masculin («  mollescat  ») au contact du féminin. Cette crainte resurgit, à l’époque victorienne, en filigrane d’un autre discours en apparence aux antipodes du mythe  : celui d’une nouvelle médecine légaliste, soucieuse de classifier et de circonscrire les moindres «  déviances  » anatomiques perçues comme autant d’atteintes aux hiérarchies d’un ordre à la fois naturel et moral. Le poète victorien Algernon Charles Swinburne se joue de ces tentatives visant à normer l’indéfini, l’indéterminé, prônant au contraire l’ambiguïté sexuelle comme principe créateur à défaut d’être source d’une fertilité strictement biologique. Cet hermaphroditisme idéal, mais néanmoins incarné («  fleshly  »), est au cœur de deux poèmes successifs au sein de Poems and Ballads, First Series (1866)  : Tous deux mettent en jeu une poétique du détour («  turn  ») plutôt que de la métamorphose («  turn into  ») qui s’impose comme per-version d’un certain discours scientifique instituant un code normatif sexuel et générique, mais également comme sub-version de l’intertexte ovidien et de ses multiples relectures romantiques, de Shelley à Gautier.

Adrian GRAFE — Hopkins’s Saltationism

Le saltationnisme — en principe, la façon dont la nature est capable, pense-t-on, de sauts d’évolution, par rapport au gradualisme, c’est-à-dire l’évolution au long terme —, fait partie intégrante de la poétique, ainsi que de l’approche esthétique ou philosophique de Hopkins. Sa poésie, son approche du langage, qu’il soit poétique ou scientifique, et son regard sur le monde naturel et la place de l’homme à l’intérieur de la nature, manifestent le principe du saut, déjà fixé lorsque Hopkins est étudiant à Oxford, et confirmé sans doute par sa lecture de St George Jackson Mivart, scientifique et évolutionniste catholique. Dans une lettre de 1874, Hopkins conseille chaleureusement à sa mère la lecture de On the Genesis of Species de Mivart. Hopkins a pu faire ce choix non pas seulement pour des raisons religieuses mais aussi par rapport à ses options esthétiques et philosophiques. L’aisance avec laquelle Hopkins passe de la poésie à la science et vice versa — les quatre lettres que le poète a publiées dans la revue scientifique Nature, constituent presque tout ce qu’il a pu faire paraître de son vivant —, témoigne également du saltationnisme auquel le poète adhérait. Des exemples tirés des poèmes de Hopkins tentent de justifier la perspective saltationniste.