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Programme du contrat 2008 - 2013

La notion de territoire suggérée par le terme méditerranéen s’inscrit dans une définition identitaire multiple et éclatée, à la fois réelle et mythique, constante et mouvante. La porosité des frontières sans cesses revisitées par les migrations humaines et culturelles produit des sociétés multi-partites ou chaque entité se révèle dans un double phénomène d’identité/altérité : à l’intérieur même de la structure nationale, et à l’extérieur de celle-ci. L’espace méditerranéen s’étend jusqu’à l’orient où se pose de la même façon la question du dialogue avec la modernité.

Que l’on se situe dans l’étude du sujet lyrique ou dans celle de la tension identité/altérité au Proche-Orient, ou encore dans celle d’une redéfinition du rapport masculin-féminin, les problématiques toucheront aux notions : de frontière et de zone de contact, de rapport à l’autre, en ce qu’il nous révèle à nous-même, de l’expression lyrique ou narrative du choix de la langue et de la culture du passage.

Les espaces sexués

La thématique des espaces sexués implique la notion de genre en tant qu’identité construite par l’environnement social, ainsi que les rapports de sexe tels qu’ils sont façonnés par la culture et l’histoire. L’étude de l’espace romanesque et des systèmes de représentation sexuée qui s’y produisent, convoque un grand nombre de disciplines, comme les gender studies, la philosophie, la psychologie l’histoire, la sociologie, l’architecture, l’urbanisme. La recherche en cours dans ces disciplines est à la fois périphérique et fondamentale pour notre réflexion.

La perception de l’être humain dans sa dimension spatiale, voire sa définition même par rapport à l’espace [1] touche à la question de l’altérité. Les définitions de lieux comme la frontière, le seuil, la zone, le territoire constituent des repères pour la question du rapport à l’autre. La notion de frontière induit la distinction entre différence et altérité, qui constitue l’une des clés de la philosophie contemporaine.

La différence des sexes, comme fondement de la vision et de la division du monde apparaît comme étant la source de toutes les oppositions fondamentales créées par la raison humaine. [2] Chaque système culturel repose sur des colonnes de contraires ayant pour origine une division sexuelle, qu’elle soit supposée fonctionnelle ou biologique. [3] Le brouillage des genres, amorcé dès l’époque romantique, redéfinit les espaces, trace de nouveaux territoires, et, dans un modèle empreint de post-modernisme, se pose le problème de la reterritorialisation. Devant la difficulté à déterminer la frontière entre l’Un et l’Autre, entre le masculin et le féminin, les philosophes contemporains parlent de diversité plutôt que de polarité (Julia Kristeva, par exemple, parle de multiplicité des identités, voire des identités sexuelles, et suppose qu’il existe autant de sexualités que d’hommes). [4]

La typologie sexuée de l’espace social s’énonce aussi en termes de polarité spatiale dans une relation de complémentarité. [5] Si dans les sociétés traditionnelles, les oppositions masculin-féminin sont plus sensibles, [6] le rôle que joue la différence des sexes dans l’organisation des espaces domestiques et publics est encore significatif d’une conception « complémentaire » de la différenciation sexuée. La construction de l’espace urbain moderne, qui était organisé, depuis le XIXe siècle, en fonction du rôle spatial attribué tacitement à la femme, se modifie sous l’effet d’une distorsion entre les représentations sexuées. [7] Pourtant, malgré l’interpénétration dans les espaces privés et publics, la question du genre, en géographie comme en sociologie, fait apparaître des différenciations et des inégalités. [8]

Le domaine de la création artistique est sans doute le laboratoire où sont susceptibles de se dissoudre les oppositions. Le brouillage des frontières entre masculin et féminin est en quelque sorte le mariage des contraires énoncé par Virginia Woolf comme nécessaire à l’art de la création. [9] L’art minimal des années soixante, débarrassé de toute référence au sexe, à l’origine ethnique ou à la classe sociale, aurait constitué une sorte d’« espace neutre » permettant aux femmes de se situer dans un lieu non qualifié par la différence des sexes. [10]

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Pistes de travail :

    • La zone, le territoire, l’espace
    • Gender studies
    • La topologie des espaces sexués
    • L’espace urbain (construction sexuée ; rapports masculin-féminin dans la ville)
    • L’expression artistique (espace neutre ?)

L’espace littéraire ou romanesque sera introduit par une approche méthodologique, [11] puis certains objets d’étude seront définis, comme :

    • les représentations sexuées,
    • le rapport à la spatialité telle que représentée chez les personnages masculins et féminins,
    • l’importance de la spatialisation dans le champ littéraire.

Thèmes développés ou en projet (2010-2014) :

    • Genre et construction des espaces genrés (Etude sur les femmes, le sexe et le genre)
    • La topologie des espaces sexués ou La sexuation des espaces publics et privés.
    • Déplacements et circulations des rôles sexués, notamment dans l’espace théâtral.
    • La sexuation des corps dans l’espace romanesque.
    • La sexuation des espaces sacrés (Tübingen, Allemagne)
    • Emotions et Gender (Haïfa, Israël)

Le rapport masculin – féminin dans les littératures contemporaines de l’espace méditerranéen

L’objectif de cette thématique, pilotée par Françoise Saquer-Sabin, est d’étudier la place de l’univers féminin dans la littérature à travers le déplacement, voire l’interpénétration des espaces masculin et féminin dans des oeuvres depuis la seconde moitié du XXe siècle. Plus précisément, le déplacement du féminin de la sphère privée à la sphère publique, ou comment l’espace féminin envahit le domaine masculin. Des interactions seront possibles entre ce projet et l’axe « Voix et voies de femmes ». Les intervenants développeront leur thématique à partir des axes suivants : Les espaces sexués, le devenir femme de l’homme, la vie quotidienne, la réécriture des mythes.

Les pistes suivantes seront développées :

Littérature italienne : Jean-Paul Manganaro Thème : "La Dolce Vita" et "Huit et demi" de F. Fellini : une analyse critique des rapports entre le masculin et le féminin. Descriptif : Après l’expérience proche du néoréalisme cinématographique, F. Fellini, avec ces deux films commence une vaste mise en discussion des rapports affectifs- et relationnels entre hommes et femmes, perçus, dans "La Dolce Vita" et "Huit et demi", du côté du masculin. Il faudra attendre "Juliette des esprits" pour avoir un point de vue "féminin" de la même problématique.

Littérature hébraïque : Françoise Saquer-Sabin et Ziva Avran Thème : La réécriture des mythes par les romancières et poétesses hébraïques Descriptif : Pour les textes narratifs : Les romancières israéliennes, particulièrement lorsqu’elles sont issues de milieux religieux voire orthodoxes, revisitent les mythes bibliques dans une perspective féministe. Nous étudierons comment s’opère cette réécriture et quels en sont les enjeux. Pour la poésie : L’identité féminine dans la poésie hébraïque moderne se forge souvent dans la référence intertextuelle et la confrontation avec les mythes fondateurs. La transformation du récit biblique, à dominante patriarcale, permet aux poétesses d’affirmer leurs particularités, de modifier les perspectives et d’inverser les rapports entre le centre et la périphérie. Le cours propose une lecture parallèle du texte initial et de son élaboration poétique, visant à dégager la démarche identitaire et les procédés littéraires.

Littérature espagnole : Claudie Terrasson Thème : L’écriture du désir et du corps masculin chez Clara Janés et Ana Rossetti. Poétique et érotisme. Descriptif : A propos des deux auteurs, nous aborderons la question de la femme qui se constitue en sujet sexué. Clara Janés (Barcelone, 1940) est une créatrice polymorphe, outre la poésie, elle a publié de nombreuses traductions et proses diverses. Son œuvre a ainsi été saluée par María Zambrano, Rosa Chacel. L’étude partira du postulat que sa voix marque l’irruption de la femme comme véritable sujet dans la poésie contemporaine : elle se dit depuis un espace : le corps de la femme ; elle dessine son identité à partir du désir et de sa rencontre charnelle avec l’autre, la diction de la sexualité et du sensible féminin étant indissolublement liée à la création artistique. Notre étude tentera de dégager la singularité de cette voix qui ancre son originalité dans la tradition. Ana Rossetti (Cadix, 1950) a également composé une œuvre plurielle : poésie, romans, contes pour enfants. Les travaux qui portent sur sa poésie sont majoritairement nord-américains dans la lignée des Genders studies ; l’œuvre d’Ana Rossetti se voit presque toujours associée aux concepts de transgression et profanation d’une part (de la religion en particulier) et à l’esthétique du culturalisme d’autre part ; l’étude s’interrogera sur la motivation et la validité de ces catégories.

Littérature grecque : Constantin Bobas Thème : Du rapport masculin-féminin à la création des perspectives utopiques dans la littérature grecque contemporaine. Descriptif : A partir de textes aussi bien narratifs que poétiques d’auteurs grecs du XXe siècle, une étude sera proposée sur la construction des espaces clos, circonscrits en apparence, où les rapports homme-femme sont déterminés par différents mondes de référence (mythologique, religieux, historique…). L’objectif est d’analyser ces formes singulières de composition qui s’apparentent à la revendication d’une dimension utopique caractéristique sans doute des cultures de la méditerranée.

Le thème de l’altérité dans la Méditerranée orientale

Le thème de l’altérité a été introduit à CECILLE, pour le domaine du Proche-Orient, lors du colloque portant sur le nationalisme juif et son environnement arabe entre 1904 et 1917 organisé à Lille 3 par Sobhi Boustani et Françoise Saquer-Sabin, les 6 et 7 mai 2002. A partir de la mise en place des objectifs sionistes et, parallèlement, du développement et de l’organisation du nationalisme palestinien, le thème de l’altérité se décline sur toutes les composantes qui participent à la construction d’une identité collective et individuelle. Tous les domaines de la vie publique et privée -politique, sociologique, psychologique, artistique- sont marqués, tant chez les Arabes palestiniens que chez les Juifs d’Israël par le doublet altérité-identité.

Ce thème, non exclusif s’étend aux autres pays de la Méditerranée orientale et sera traité à partir de deux questions principales :

1. Quels sont les liens entre mémoire et quête d’identité ?

Il conviendra d’étudier le phénomène d’aliénation, la perte d’identité et la recherche d’un passé idéalisé pour se demander dans quelle mesure la mémoire participe à la constitution d’une identité " reconstruite " ou " fabriquée ". La construction ou reconstruction d’une mémoire à partir d’une idéologie volontariste est intimement liée à la quête d’une identité dans laquelle le double, le partenaire obligé est constamment présent dans une relation d’attirance-rejet. C’est la place de cette relation dans la reconstruction d’une mémoire collective et personnelle que nous tenterons de déterminer.

2. Existe-t-il une culture de rencontre ?

Quels sont les vecteurs artistiques sur lesquels peut se produire une rencontre ? Quel est le lien entre la construction d’identité et la possibilité de se renconter sur un même terrain ? Les domaines du théâtre, de la littérature d’essai et des arts plastiques ont souvent constitué des lieux de rencontre. Nous nous demanderons si le produit des tentatives de collaboration effectuées constituent véritablement une culture de rencontre et sur quelle identité ou sur quelles identités elle se construit.

Les pistes suivantes seront développées :

    • Mémoire et quête d’identité
    • La relation d’attirance-rejet, d’identité-altérité - approche psychanalytique.
    • L’incarnation de la dualité – écrire dans la langue de l’autre
    • Une culture de rencontre ?
    • Le théâtre ; le cinéma ; le chant. Le conte et la littérature enfantine. Les arts plastiques.

Lyrique du Sud

Ce projet s’inscrit sur une ligne ouverte par un programme de recherche fondé sur la poésie écrites par des écrivains de l’Europe du Sud. Il a été élaboré par Constantin Bobas et Claudie Terrasson qui ont invité, en mars 2007, dans le cadre du Printemps des Poètes en collaboration avec la Maisons des Ecrivains, le Musée la Piscine de Roubaix et l’Université Paris 3 les poètes Robert Davreu, Hédi Kaddour, Titos Patrikios, Luis Antonio de Villena. En mars 2008, une nouvelle manifestation articulée sur la célébration de la parole poétique du Sud a permis d’accueillir le poète Eduardo Chirinos de langue espagnole.

Le Sud, tout ensemble espace réel où est née la poésie amoureuse et la tradition lyrique des Troubadours, et espace d’une Hellade mythique du désir et du corps exaltés, Cythère rêvée et convoquée par les poètes. Le Notos des Grecs, par sa seule sonorité affirme déjà son élan septentrional animé qu’il est du désir de cette moitié manquante. Autour du texte crétois du XVII° siècle Erotokritos (José Corti, 2007), les poètes en 2007 furent invités à croiser leurs commentaires et leurs lectures de ce long poème épique et amoureux. De multiples rencontres se dessinent ainsi en passant par toutes les latitudes de notre ère moderne, depuis les chants des Troubadours dont Erotokritos tire son origine jusqu’à ce miroitement d’une narration implicite dans l’expression de l’amour placé sous le signe d’un déchirement créatif chez les poètes contemporains.

Bien que décriée, voire déclarée inadmissible, la poésie reste la parole par laquelle l’homme peut habiter le monde, parole authentique qui se dresse dans une société aliénante où l’art est sommé de se confondre avec la culture, parole « juste de vie, juste de voix » selon les mots de Philippe Jaccottet. La voix orphique continue de naître de la nécessité intérieure qu’évoquait Rilke. A la question du comment chanter aujourd’hui, à celle de la viabilité du sujet lyrique qui conjugue subjectivité et impersonnalité, à celle de la porosité générique qui défait les frontières répond la lecture plurielle par les poètes de leurs textes (espagnol, français, grec, italien, hébreu, arabe…), voix multiples nées des cultures de la Méditerranée, polyphonie qui attestera de la vivacité et vigueur du chant orphique.

Ces manifestations n’ont été que le point de départ d’une entreprise qui revendique son humilité, sa voix mineure, sa dissonance aussi, ayant comme perspective le développement de sa thématique dans le rapport avec d’autres horizons culturels (par exemple poètes du sud - poètes du nord) à travers l’organisation de séminaires ou de journées d’étude.

Notes

[1] Georg Simmel, Brücke und Tür. Essays des Philosophischen zur Geschichte, Religion, Kunst und Gesellschaft, 1903 (Pont et porte. Essais philosophiques sur l’histoire, la religion, l’art et la société - allemand)

[2] Françoise Héritier, Masculin / Féminin, La pensée de la différence, Paris, Éditions Odile Jacob, 1996, pp. 19-21

[3] Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998, pp. 13-21 ; Françoise Héritier, op.cit., p. 22

[4] Rada Radimska, « La Différence des sexes en tant que fondement de la vision et de la division du monde », in SENS, International Web Journal, 2003/10.

[5] Voir les travaux de Klaus Hamberger EHESS.

[6] Bourdieu, op.cit.

[7] Jacqueline Coutras, Crise urbaine et espaces sexués, Paris, Masson/Armand Colin, 1996

[8] Marie-Christine Jaillet, Monique Membrado, « Masculin/féminin dans la ville », Mon Caf’, 29 avril 2004

[9] Virginia Woolf, Une Chambre à soi, Bibliothèque 10/18, Denoël, 1992, pp. 156-157

[10] Nadine Plateau, « Du Féminin dans l’art : le déni de Bridget Riley », in Parade – revue d’art et de littérature, novembre 2011

[11] Jacques Soubeyroux (Dir.), « Le discours du roman sur l’espace. Approche méthodologique », in Lieux dits. Recherches sur l’espace dans les textes hispaniques (XVIe-XXe siècles), Cahiers du G.R.I.A.S. n° 1, 1993, p. 11-24