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Vers la fin de l’immigration marocaine en Espagne

de Leila Delezenne, chercheur associée à CECILLE

Dans plusieurs pays d’Europe comme l’Espagne, le solde migratoire traditionnellement été négatif jusqu’à une période récente qui marque un tournant décisif dans l’histoire migratoire du pays. En effet, en seulement quelques décennies, l’Espagne est passée du statut de pays d’émigration au statut de pays d’immigration. Ce pays qui ne constituait guère une destination privilégiée mais plutôt une terre de transit, voire une étape devant conduire vers les pays d’accueil traditionnels, est devenu à partir des années 1990 une terre d’accueil pour de nombreux immigrés. De par sa proximité géographique avec le Maroc , l’Espagne est une zone très exposée à l’immigration marocaine. Pendant quinze années, des migrants marocains sont venus « en masse » s’installer en Espagne contribuant de manière significative à la croissance de l’emploi. De 1995 à 2005, l’immigration marocaine a été l’un des moteurs de croissance durable et soutenue pour l’Espagne (qui enregistrait des taux de croissance moyen annuel de 3,6%). Par ailleurs, de nombreux progrès ont été accomplis ces dernières années sur le front de l’intégration des immigrés sur le marché du travail, ce qui explique aujourd’hui l’impact remarquable des migrations sur la croissance de l’emploi en Espagne. Cependant, le récent renversement de conjoncture économique a mis fin à ces tendances positives et l’état du marché du travail s’est rapidement dégradé en Espagne comme dans la plupart des pays de l’OCDE. Aujourd’hui, l’ « eldorado espagnol » n’est plus d’actualité car le pays subit de plein fouet les conséquences de la crise économique. En effet, de 2005 à 2012, le taux de chômage en Espagne est passé de 9,16% à 24,60%. D’après les données de l’Institut National de Statistiques espagnol [1], nous observons une augmentation de plus de 3% la première année de la crise, ensuite, en seulement un an, de 2008 à 2009, nous constatons une augmentation fulgurante du taux de chômage en Espagne : en passant de 11,34% à 18,01%. De 2009 à 2011, le taux de chômage ne s’est pas stabilisé. Au contraire, il n’a pas cessé d’augmenter.

Au premier trimestre de l’année 2012, le taux de chômage en Espagne était de 24, 6%. Nous enregistrons donc une augmentation de 2,96% du taux de chômage par rapport à 2011. Si nous observons les tableaux élaborés par Eurostat [2], nous remarquons que l’Espagne est le pays de la zone Euro [3] comptant le plus de chômeurs.

De 2009 à 2011, le taux de chômage ne s’est pas stabilisé. Au contraire, il n’a pas cessé d’augmenter.

Pour faire face au ralentissement économique et à l’augmentation du chômage qui touche principalement les métiers du bâtiment et des services, premiers employeurs de la main-d’œuvre immigrée, l’ex-gouvernement socialiste espagnol a adopté en 2008 un projet de « plan de retour volontaire » ciblant les 100.000 immigrés en situation régulière mais sans emploi depuis plus d’un an. Ce plan propose une aux immigrés de rentrer dans leur pays d’origine et de percevoir une allocation de chômage en deux temps. 40% de cette allocation sera versée au moment du départ et le reste, après l’arrivée dans les pays d’accueil. Les « bénéficiaires » recevront l’équivalent de 11.000 euros et la promesse d’un soutien pour l’obtention d’un micro-crédit pour monter des petites entreprises dans leur pays d’origine. En contrepartie, les éventuels « bénéficiaires » devraient renoncer à leurs permis de résidence et de travail et s’engager à ne pas revenir en Espagne pendant une durée minimale de trois ans. Le gouvernement espagnol promet également aux immigrés intéressés par cette offre, un traitement privilégié dans le cadre des programmes de recrutement de la main-d’œuvre saisonnière, initiés par l’Espagne dans divers pays dont le Maroc.

Le gouvernement socialiste espagnol de l’époque s’était montré très optimiste : l’exécutif de Zapatero s’attendait à ce que plus de 100.000 émigrés en situation régulière avec droit à des prestations sociales ou allocations chômage puissent profiter de ce plan. Le journaliste et analyste Mohamed El Mouden [4] avait d’ailleurs souligné que les termes utilisés par la presse espagnole ne sont plus les mêmes : on ne parle plus « d’invasion », de « pateras », « d’intégration » mais de la « fin de l’immigration », du « retour volontaire ». Cependant, les immigrés marocains ont massivement rejeté ce programme de retour volontaire proposé par le gouvernement. L’association ATIME a révélé dans une enquête publiée par le journal espagnol « El País » que 83% des immigrés ont refusé ce programme de retour. Même après quatres années, le gouvernement espagnol est loin de ses objectifs. En effet, selon les chiffres du gouvernement espagnol publiés en 2012, moins de 13000 émigrés ont profité de ce plan.

De manière générale, nous pouvons constater que le ralentissement de l’activité économique touche de façon disproportionnée les travailleurs de certains secteurs. Le bâtiment est particulièrement exposé dans les pays tels que l’Irlande et l’Espagne. L’incidence sur la main d’œuvre immigrée est beaucoup plus visible dans certains pays car la crise s’y est déclarée plus tôt mais aussi parce que cette main d’œuvre immigrée y a joué un rôle clé au cours de la récente période d’expansion économique. En Espagne, par exemple, après au moins 10 ans d’amélioration continue, la situation des immigrés sur le marché du travail s’est brusquement détériorée en 2007 et de façon beaucoup plus importante que celle des autochtones. Au cours du quatrième trimestre 2008, le taux de chômage des immigrés est passé à 20,3% et l’écart avec les autochtones a progressé de 7,8 points de pourcentage. Le nombre de travailleurs étrangers affiliés au régime de la sécurité sociale a diminué de 13% entre juillet 2008 et février 2009, retombant à son niveau de janvier 2007. Au cours de la même période, le nombre total de personnes affiliées au système de la sécurité sociale a diminué de 6,5%.

Selon Walter Actis, membre du Centre de recherches espagnol Colectivo Loé, lors d’un séminaire sur la situation des MRE en Espagne et en Italie, organisé en juin 2012, par le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Etranger (CCME), les migrants marocains représentent la communauté étrangère qui a le plus pâti des effets de la crise en Espagne. L’impact de la crise pour cette population a été dévastateur. Depuis 2008, le taux de chômage qui frappe cette catégorie a augmenté très rapidement jusqu’en 2009 et a suivi une tendance haussière en 2010 et en 2011 pour atteindre les 50,7%, soit plus de la moitié de la population active. Alors que le taux de chômage en 2007 parmi les hommes marocains était de 17%, il est passé en 2011 à 48%. En ce qui concerne les femmes marocaines, leur taux de chômage en 2007 était à 31,6%, il est passé à 56,5% en 2011.

Le fait que la main d’œuvre immigrée soit plus sensible aux crises économiques n’est pas spécifique à la présente crise mais tient à plusieurs facteurs structurels. Ces derniers tiennent aux caractéristiques des immigrés qui sont parfois concentrés dans des secteurs très sensibles aux fluctuations du cycle des Affaires et qui ont des contrats de travail offrant une moins grande sécurité. Les étrangers employés de manière illégale mais aussi les immigrés temporaires en situation régulière sont en général plus vulnérables en cas de durcissement des conditions sur le marché du travail. Les licenciements sont en effet plus sélectifs, les discriminations sur le marché du travail sont parfois plus nombreuses.

Dans la dernière publication de l’OCDE « Perspectives des migrations internationales » [5] qui analyse l’évolution récente des mouvements et des politiques migratoires dans les pays de l’Organisation, nous apprenons que dans la plupart des pays membres de l’OCDE, les immigrés sont souvent « surreprésentés » dans des emplois temporaires et dans des secteurs d’activité plus sensibles à la conjoncture économique.

La plupart des Marocains en Espagne travaillent (ou ont travaillé) dans ces secteurs : la construction, l’agriculture, les services à domicile, l’hôtellerie et la gestion de petits commerces (épiceries, téléboutiques, restaurants, boutiques d’artisanat). Ces dix dernières années, les secteurs de la construction ou l’agriculture ont garanti un travail permanent à des dizaines de milliers de Marocains. Désormais, ces secteurs d’activités sont totalement saturés et étouffés par la crise économique. Peu de temps avant la crise économique, certains Espagnols au chômage, qui avaient pendant longtemps « boudé » le secteur de l’agriculture, ont décidé de travailler dans l’agriculture, tant les besoins de main d’œuvre étaient importants et faute de trouver un autre emploi stable ailleurs. Il suffit d’aller visiter les champs de fraises dans les régions de Huelva ou d’Almería pour observer la recrudescence d’Espagnols dans les champs, alors qu’il n’y encore que cinq ans, nous nous n’y voyions que des Marocains, Équatoriens ou des Européens des pays de l’Est. Par conséquent, les queues aux portes du chômage s’allongent. Des dizaines de milliers de Marocains se retrouvent en situation illégale ou le seront dans peu de temps car la nouvelle loi régissant le statut des étrangers en Espagne exige un contrat de travail en vigueur et le paiement de la sécurité sociale pour le renouvellement du permis de séjour ou de travail. En étant au chômage et dans l’impossibilité d’obtenir un contrat de travail, beaucoup de Marocains n’ont plus de permis de séjour valable et vivent à nouveau dans une situation précaire.

Entre janvier et septembre 2008, l’emploi temporaire a enregistré une baisse de 8% en Espagne. Le recul de l’emploi temporaire et/ou des contrats à durée déterminée est un obstacle supplémentaire pour les nouveaux arrivants sur le marché du travail, notamment les jeunes et les immigrés récemment arrivés, car ils étaient devenus un tremplin pour l’emploi permanent. En effet, la situation des jeunes marocains (16-24 ans) en Espagne est très préoccupante : actuellement, plus des deux-tiers (68,8%) des jeunes immigrés marocains sont au chômage. Ce chiffre souligne la difficulté que rencontre la génération plus jeune à trouver un emploi. Cette situation devrait attirer l’attention des administrations publiques et du gouvernement afin d’éviter de laisser se développer une « génération perdue » dans la marginalité ainsi que des conflits sociaux.

Une autre observation importante annonçant la fin de l’immigration marocaine vers l’Europe est la disparition quasi totale de l’arrivée des pateras [6] du Maroc au côtes espagnoles. Chaque année, de 1995 à 2005, la Guardia Civil a arrêté près de 15000 migrants marocains tentant d’accéder aux côtes andalouses ou canariennes, et l’on suppose que le double à réussi à échapper aux contrôles. En 2008, à peine 1000 Marocains ont été interceptés, la plupart aux Canaries car les contrôles aux côtes andalouses se sont intensifiés. Il faut néanmoins différencier les pateras qui proviennent du Maroc, des embarcations qui proviennent de Mauritanie ou du Sénégal.

Cette baisse radicale de l’immigration marocaine vers l’Espagne peut être également expliquée par le fait que la presse marocaine et plus particulièrement la chaîne de télévision « Al Jazeera » abordent fréquemment le sujet de la crise économique en Europe et la souffrance des immigrés, surtout ceux du Maghreb. Ce nouveau discours informatif a un impact sur les jeunes marocains qui deviennent de plus en plus conscient de que « l’Eldorado européen » appartient désormais au passé.

Aussi, nous pouvons affirmer que la crise actuelle a une répercussion au Maroc et engendre de sérieux problèmes. D’une part, les jeunes ne peuvent plus émigrer. Cet espoir de partir un jour de leur pays s’est envolé, ce constat pourrait accentuer une tension sociale au sein même du pays car ils exigeront un travail dans leur propre pays mais le marché du travail au Maroc n’est pas en mesure de satisfaire ce besoin.

D’autre part, il convient de souligner que le PIB du Maroc dépend grandement des transferts d’argent de leur citoyens partis travailler à l’étranger. En effet, l’immigration marocaine vers l’Europe a commencé relativement tôt, seulement quelques années après la Seconde Guerre mondiale et plus intensément au début des années 1960 lorsque l’économie européenne de certains pays tels que la France, l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas avaient besoin de main d’œuvre pour les secteurs de l’automobile ou la construction. A partir du milieu des années 1960, les immigrés marocains qui s’étaient installés en Europe commencent à envoyer de l’argent à leur famille restée au Maroc. Les montants totaux alors envoyés atteignaient à peine quelques dizaine de millions d’Euros. Cependant, ces montants étaient d’une importance considérable pour ce pays pauvre qui venait de sortir (en 1956) d’un demi siècle de colonisation franco-espagnole. Les autorités marocaines étaient bien conscientes de l’importance de ces transferts d’argent car ils ont permis de corriger le déficit commercial avec l’étranger.

Les Marocains ont migré vers trois principales destinations : la France, les Pays-Bas et la Belgique (dans une moindre mesure vers l’Allemagne). Ce n’est qu’à partir des années 1980 que l’Espagne est devenue leur principale destination avec l’Italie. D’autres pays comme les États du Golfe, la Lybie, les Etats-Unis et le Canada ont également accueilli de nombreux Marocains.

En 50 ans, près de 4 millions de Marocains ont quitté leur pays pour s’installer définitivement à l’étranger, soit 13% de la population totale. Cette immigration a été tout au long de ces cinquante dernières années un facteur d’une extrême importance pour le Maroc, tant au niveau social, politique et économique. L’immigration marocaine a largement contribué à la stabilité du Maroc. En effet, les autorités marocaines n’ont pas eu à s’occuper du travail, de l’éducation, de la santé de quatre millions d’émigrés (l’équivalent, en habitants, de la ville de Casablanca ou de la Péninsule de Tanger). De plus, ces quatre millions d’émigrés ont représenté une importante ressource de devises étrangères pour le Maroc. Seulement, le cycle de récession dans lequel s’est enfoncée l’économie espagnole s’est répercuté négativement sur les transferts d’argent des ressortissants marocains vivant en Espagne. A l’origine de ce constat, les derniers chiffres officiels de la Banque centrale d’Espagne (voir le tableau ci-dessous) rapportés par le site remesas.org du Centre de recherche et de coopération, spécialisé dans les transferts de fonds des immigrants.

Dans le détail, les envois d’argent de cette communauté vers le Maroc ont perdu 1,61 % en 2010 s’établissant ainsi à 295 millions d’euros au lieu des 299 millions d’euros cumulés un an auparavant. A noter que cette baisse demeure moins forte si on la compare avec les -22,6 %, enregistrés entre 2009 et 2008.

Cet impact économique aura sans doute des conséquences sur la société marocaine. Tant au niveau social, économique ou de l’emploi. Nous gardons à ce-sujet un œil attentif sur l’évolution de cette situation. En attendant, nous pouvons largement évoquer la fin de l’ère de l’immigration marocaine, principalement vers l’Europe, et ce à cause de la violente crise économique dont souffre le « Vieux-Continent »

Notes

[1] L’ « Instituto Nacional de Estadísticas » est l’équivalent de l’INSEE en France.

[2] Eurostat calcule des taux de chômage harmonisés pour les États membres, la zone euro et l’UE. Ces taux sont basés sur les définitions recommandées par l’Organisation internationale du travail (OIT). Le calcul est basé sur une source harmonisée, l’enquête communautaire sur les forces de travail. Sur la base de la définition de l’Organisation internationale du travail, Eurostat définit les personnes au chômage comme les personnes de 15 à 74 ans qui : - sont sans travail ; - sont disponibles pour commencer à travailler dans les deux semaines ; - et ont activement recherché un emploi pendant les quatre semaines précédentes. Le taux de chômage correspond au nombre de chômeurs en pourcentage de la population active. La population active regroupe quant à elle l’ensemble des personnes ayant un emploi et des chômeurs. Le nombre de chômeurs et le taux de chômage mensuel sont estimés sur la base des données de l’enquête communautaire sur les forces de travail, qui est une enquête auprès des ménages réalisée dans tous les pays sur la base de définitions arrêtées d’un commun accord. Les résultats sont interpolés/extrapolés en données mensuelles, en utilisant les données d’enquêtes nationales et les statistiques mensuelles nationales sur le chômage enregistré. Les données les plus récentes sont donc provisoires. Les résultats de l’enquête sur les forces de travail sont disponibles 90 jours après la fin de la période de référence pour la plupart des États membres. Les séries mensuelles sur le chômage et l’emploi sont calculées dans un premier temps au niveau de quatre catégories (hommes et femmes de 15 à 24 ans, hommes et femmes de 25 à 74 ans) pour chaque État membre. Ces séries sont ensuite corrigées des variations saisonnières et tous les agrégats au niveau national et européen sont calculés. Les États membres peuvent également publier d’autres taux, par exemple ceux basés sur les chômeurs enregistrés ou des taux basés sur des enquêtes nationales sur les forces de travail ou sur des enquêtes équivalentes. Ces taux peuvent différer dans une faible mesure de ceux publiés par Eurostat en raison de définitions ou de choix méthodologiques différents. Différences actuelles par rapport à la définition du chômage dans l’enquête de l’UE sur les forces de travail : Espagne, Italie et Royaume-Uni : le chômage concerne uniquement les personnes âgées de 16 à 74 ans. En Espagne et en Italie, l’âge minimum légal pour travailler est de 16 ans. Les données sur le chômage utilisées pour l’Italie incluent également les plus de 74 ans.

[3] La zone euro (ZE17) comprend la Belgique, l’Allemagne, l’Estonie, l’Irlande, la Grèce, l’Espagne, la France, l’Italie, Chypre, le Luxembourg, Malte, les Pays-Bas, l’Autriche, le Portugal, la Slovénie, la Slovaquie et la Finlande. L’UE27 comprend la Belgique (BE), la Bulgarie (BG), la République tchèque (CZ), le Danemark (DK), l’Allemagne (DE), l’Estonie (EE), l’Irlande (IE), la Grèce (EL), l’Espagne (ES), la France (FR), l’Italie (IT), Chypre (CY), la Lettonie (LV), la Lituanie (LT), le Luxembourg (LU), la Hongrie (HU), Malte (MT), les Pays-Bas (NL), l’Autriche (AT), la Pologne (PL), le Portugal (PT), la Roumanie (RO), la Slovénie (SI), la Slovaquie (SK), la Finlande (FI), la Suède (SE) et le Royaume-Uni (UK).

[4] EL MOUDEN, M., « Nuevo discurso de la inmigración », Al Jarida al Ula, Casablanca, 10/04/2009

[5] OECD (2012), Perspectives des migrations internationales 2012, OECD Publishing

[6] Les « pateras » sont des petites embarcations de fortune plates avec un moteur hors-bord qui transportent jusqu’à 50 personnes.