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La Bible hébraïque (Tanak) : construction et contenu

par BATSCH Christophe, janvier 2010

Communication au séminaire "Le fait religieux", Université Lille 3, janvier 2010.

1. Histoire des textes

L’histoire d’un texte commence lorsqu’il est « édité » c’est-à-dire transmis et diffusé, même s’il s’agit d’une forme manuscrite, comme c’est la cas durant toute l’Antiquité et jusqu’à la Renaissance. On s’est donc efforcé depuis longtemps de déterminer à quelle date la Bible hébraïque (et/ou les plus ancien des textes qui la composent) a été éditée. La conviction ancienne et en quelque sorte pré-critique, considérait que les cinq premiers livres de la Bible (ce qu’on nomme le Pentateuque, ou la Torah) avaient eu Moïse pour auteur : on remontait ainsi aux origines d’Israël, aux temps de la sortie d’Égypte (XIIIe-XIIe s. av.) Les autres livres bibliques étaient alors datés en fonction de leur auteurs supposés.

On connaît là-dessus un passage du Talmud de Babylone, dans le traité Baba Batra aux pages 14b et 15a :

« Qui a rédigé les Écritures ? Moïse a rédigé son livre et la paracha de Balaam (Nb 22) et Job. Josué a rédigé le livre qui porte son nom et les huit [derniers] versets de la Torah. Samuel a rédigé le livre qui porte son nom, ainsi que le livre des Juges et Ruth. David a rédigé le livre des Psaumes en y incluant les œuvres des Anciens, à savoir : Adam, Melkisédek, Abraham, Moïse, Heyman, Yédotoun, Assaf, et les trois fils de Corée. Jérémie a rédigé le livre qui porte son nom, le livre des Rois et Lamentations. Ezéchias et son tribunal ont rédigé Isaïe, Proverbes, Cantique des cantiques et le Qohelet. Les hommes de la Grande Assemblée ont rédigé Ézéchiel, les Douze petits prophètes, Daniel et le rouleau d’Esther. Esdras a rédigé le livre qui porte son nom et les généalogies du livre des Chroniques jusqu’à sa propre époque.Ceci confirme l’opinion de Rab, ainsi que Rab Juda l’a rapportée au nom de Rab : Esdras n’a pas quitté Babylone pour erets Israël avant d’avoir rédigé sa propre généalogie. Qui donc a terminé ? Néhémie fils de Hacaliah.

« Le Maître a dit : Josué a rédigé le livre qui porte son nom et les huit derniers versets de la Torah. Cette affirmation est en accord avec l’autorité qui affirme que huit versets de la Torah ont été rédigés par Josué, comme il est dit : Moïse, serviteur de l’Éternel, mourut là (Dt 34,5). Est-il possible que Moïse après sa mort ait écrit les mots « Moïse mourut là » ? La vérité est en fait que Moïse a rédigé jusqu’à ce point, et qu’à partir de là Josué a rédigé. Tel est l’avis de R. Yehuda ou, selon d’autres, de R. Nehemiah. (…)

« Josué a rédigé son livre. Mais n’est-il pas écrit Josué, fils de Nun, serviteur de l’Éternel mourut (Jos 24,29) ? Il fut terminé par Éléazar. Mais il y est aussi écrit Éléazar, fils d’Aaron mourut (Jos 24,33) ? Pinhas le termina. Samuel a rédigé le livre qui porte son nom. Mais n’y est-il pas écrit Samuel était mort (1 S 28,3) ? Il fut terminé par Gad le visionnaire et par Nathan le prophète. David a rédigé les Psaumes, en y incluant les œuvres des dix Anciens. »

À s’en tenir au texte de la Bible elle-même (Exode 19-34) la Torah avait donc été donnée (ou peut-être dictée) par Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï. Cette croyance religieuse a contribué pendant plusieurs siècles à ce que la Bible jouisse aux yeux des croyants (en particulier des chrétiens) de la qualité majeure d’inerrance. [1] Ce terme exprimait la conviction que tout savoir se trouvait enfermé dans la Bible et que rien de ce qui s’y trouvait écrit ne pouvait être faux. Cette croyance n’a commencé à être sérieusement et rigoureusement mise en doute qu’à partir des XVIe-XVIIe s. en Europe.

La critique textuelle qui se développe alors (c’est-à-dire la recherche des sources, des traditions et de l’histoire de la rédaction de la Bible), a longtemps considéré que la rédaction de la Torah avait commencé à l’époque du grand royaume unifié de David et Salomon, dans ce qu’on imaginait comme une espèce d’âge d’or pour Israël vers le Xe s. av. notre ère.

Aujourd’hui, on n’est plus vraiment sûr que le grand royaume unifié ait jamais existé, et la plupart des historiens du texte s’accordent à penser que le premier noyau de la Torah n’a pas été rédigé avant le VIIe s., au plus tôt, à Jérusalem. Le royaume du nord qui portait le nom d’Israël avait été annexé peu avant par l’empire assyrien et le royaume du sud nommé Juda était alors dirigé par le grand roi et réformateur religieux Josias (640-609). Le Livre des Rois raconte comment un « livre de la loi » aurait été découvert dans le Temple de Jérusalem, à l’occasion de travaux qui y étaient entrepris.

2 Rois 22 : « Le grand prêtre Hilquiyahou dit au scribe Shaphan : “ J’ai trouvé dans la Maison de Iahvé le livre de la Loi ”. Puis Hilquiyahou donna le livre à Shaphan qui le lut. Le scribe Shaphan vint vers le roi et redit compte au roi. (…) Puis le scribe Shaphan informa le roi, en disant : “ Le prêtre Hilquiyahou m’a donné un livre ”, et Shaphan le lut devant le roi. Dès que le roi eut entendu les paroles du livre de la Loi, il déchira ses habits. Puis le roi donna ordre au prêtre Hilquiah, à Akhiqam, fils de Shaphan, à Akbor fils de Micayah, au scribe Shaphan et à Ayah, serviteur du roi, en disant : “ Allez consulter YHWH pour moi, pour le peuple et pour tout Juda, au sujet des paroles de ce livre qu’on a trouvé (…). ” (…) Ainsi a parlé YHWH, Dieu d’Israël : Tu as entendu les paroles qui sont dans le livre ! »

On observera que type de récit était assez fréquent dans l’Antiquité lorsqu’il s’agissait de doter une loi ou un écrit d’une autorité particulière en lui attribuant une origine ancienne, divine ou miraculeuse.

Le début de la compilation des premiers textes bibliques, c’est-à-dire la réunion d’un certain nombre de textes et d’écrits en un seul ensemble qui serait considéré à la fois comme sacré et autoritaire pour le peuple juif, peut donc être située au plus tôt au VIe s. av. juste avant la prise de Jérusalem et sa destruction par le roi babylonien Nabuchodonosor II (587 av.), mais plus probablement encore dans la Judée du retour d’exil (on date approximativement la restauration du Temple de Jérusalem de 515 av.)

On doit également prendre en considération un certain nombre de données chronologiques fournies par la Bible elle-même. Selon celles-ci, les textes les plus anciens seraient donc :
- les prophéties formulées et recueillies à l’époque monarchique ; certains passages des prophètes Jérémie et Isaïe donnent à penser que ces prophéties auraient commencé à être mises par écrit en Judée au VIIe s av.
- on a également le récit de la découverte du Deutéronome dans la cour du Temple (cf. ci-dessus)
- il faut encore prendre en considération les plus anciens recueils de littérature sapientiale (proverbes), et l’émergence d’une classe de scribles professionnels. Proverbes 25,1 : « Voici encore des Proverbes de Salomon, recueillis par les gens d’Ézéchias, roi de Juda. »
- certains documents administratifs et juridiques, ainsi que des traités d’alliances (dont l’alliance entre YHWH et son peuple) ; il est question de leur mise par écrit mais le texte n’en a pas toujours ni systématiquement été conservé.
- il a certainement existé aussi des inscriptions monumentales, sur le modèle de ce que développaient les souverains assyro-babyloniens ; mais les traces archéologiques en sont pour l’essentiel perdues. Deutéronome 27,2-8 : « Tu dresseras de grandes pierres et tu les enduiras de chaux. Tu écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette loi. (…) Tu écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette loi, en les gravant bien lisiblement. »

Finalement, s’agissant de la composition de la Torah (au sens du Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible), on s’accorde aujourd’hui sur une date ca 450 av. notre ère, c’est-à-dire après le retour de l’exil à Babylone et la restauration du judaïsme à Jérusalem ; à une époque où la Judée constituait un district autonome (Yehud) de la province ou « satrapie » de Transeuphratène, au sein du grand empire perse.

2. Le contenu de la Bible hébraïque

En hébreu on peut désigner la Bible hébraïque par divers noms :
- la "Torah écrite", tora bi-ketav, c’est-à-dire l’ensemble des livres qui composent la Bible hébraïque, par opposition à la Torah orale, tora she be al-peh (littéralement « la torah qui est dans la bouche »), représentant l’autre grand corpus religieux et autoritatif du judaïsme : le Talmud.
- Ta.Na.Kh. : c’est l’acronyme de Torah-Nebiim-Ketoubim, c’est-à-dire la Loi, les Prophètes et les Écrits. Ce sont les trois grands ensembles organisant et regroupant l’ensemble des livres de la Bible hébraïque. Noter que le mot Torah peut ainsi désigner l’ensemble de la Bible (par ex. dans l’expression « Torah écrite ») ; ou une seule de ses composantes (l’ensemble des cinq livres de la Torah, ou Pentateuque) ; ou encore une doctrine ou une loi particulières à l’intérieur de la Bible (par ex. : la torah de Jérémie, la torah du roi etc.)
- Miqra, c’est-à-dire ce qui est lu, ce qui est proclamé. Le terme s’emploie plutôt dans les usages liturgiques de la Bible, ainsi que pour les études bibliques. À la synagogue, un passage de la Bible tiré de l’un des cinq premiers livres (Torah ou Pentateuque) est lu chaque semaine : ces passages sont nommés « péricope », en hébreu parasha ou sidra. Il existe 54 péricopes correspondant aux 54 semaines de l’année liturgique juive, de sorte que la Bible est lue en entier chaque année ; c’est ce qu’on appelle le « cycle babylonien ». (Il existe aussi un cycle triennal dans lequel l’ensemble de la Torah est lu en trois ans.) En outre on lit chaque semaine un passage tiré des Prophètes (haftara) et, à l’occasion de certaines fêtes du calendrier, on lit un des livres tiré des « cinq rouleaux », un sous-ensemble des Écrits composé de : Cantique des cantiques ; Ruth ; les Lamentations ; le Qohelet ; Esther.
- Les syntagmes Sifré ha-qodesh ou Kitvé ha-qodesh (les « livres saints » ou les « écritures saintes ») figurent souvent dans la littérature rabbinique. Ces expressions sont destinées à souligner le caractère sacré et l’origine divine attribués à cet ensemble de textes.

La Bible hébraïque ne correspond pas rigoureusement aux Bibles chrétiennes. Elle en diffère :
- Par la langue du texte : l’hébreu, vocalisé par les Massorètes, et l’araméen des targoums. Les Bibles canoniques chrétiennes sont écrites en grec, en latin, en syriaque et, depuis la Réforme, en langues vulgaires (traductions).
- Par la disposition et l’organisation des livres : la Bible hébraïque comporte 24 livres. Ce nombre est fonction à la fois des textes qui ont été retenus ou rejetés et de la manière dont ces textes sont regroupés (en un ou plusieurs livres). Dans ce domaine de la distribution des écrits, des différences importantes existent entre les Bibles juives et les Bibles chrétiennes, de même qu’entre les différentes Bibles chrétiennes (protestantes en langues vernaculaires, catholiques latines, grecques ortthodoxes etc.) ; cependant ces différences dans l’organisation des textes ne concernent que les deux ensembles des Prophètes et des Écrits — mais elles sont nombreuses. Un exemple classique est celui des livres des Rois. Dans la Bible hébraïque, il constituent un seul livre, Melakim (Rois), en deux parties aleph et bet. Dans la Septante grecque (LXX), ils forment les livres 3 et 4 de l’ensemble intitulé Basileion (Règnes) dont les deux premiers livres correspondent aux deux livres de Samuel des Bibles latines. Dans les Bibles chrétiennes latines (et les traductions modernes) on trouve deux livres 1 Rois et 2 Rois.
- Enfin par la présence, dans les Bibles des traditions catholique et orthodoxe, de textes qui sont absents des Bibles hébraïques (comme aussi des Bibles protestantes qui s’en sont inspirées) : ces écrits supplémentaires sont appelés « deutérocanoniques » (c’est-à-dire relevant d’un deuxième canon) par ceux qui leur reconnaissent une autorité ; « apocryphes » (c’est-à-dire faux , extérieurs) ou « pseudépigraphes » (c’est-à-dire ayant reçu une fausse attribution), par ceux qui ne leur en reconnaissent aucune.

Liste des livres deutérocanoniques ou pseudépigraphes : Tobit ; Judith ; le prophète Baruch ; la Lettre de Jérémie aux exilés de Babylone ; les deux « suppléments grecs » à Daniel : Suzanne et les vieillards, Bel et le dragon ; la Sagesse de Salomon ; L’Ecclésiastique (ou Siracide). Ce sont des écrits qui figuraient dans les collections et les recueils des Bibles grecques anciennes qui ont servi de textes sacrés au christianisme à ses débuts ; en revanche les premiers Rabbins les ont écartés de leurs propres recueils de livres sacrés, pour une raison ou pour une autre. Lors de la Réforme, les protestants qui s’efforçaient de retrouver la Bible originelle, ont donc écarté ces livres de leurs propres Bibles canoniques : à leurs yeux, ce sont des textes « apocryphes » (le mot veut dire « caché, secret » mais depuis l’évêque de Lyon Irénée qui combattait les hérésies, en particulier gnostiques, dans la seconde moitié du IIe siècle, il désigne des écrits jugés faux et rejetés en dehors du canon). Par réaction le Concile de Trente, où fut organisée et formalisée la Contre-Réforme catholique, a réaffirmé solennellement la canonicité et le caractère sacré de ces écrits en 1546 – date de la clôture du canon catholique par conséquent.

C’est donc principalement la « tripartition », c’est-à-dire l’organisation des textes bibliques en vingt-quatre livres regroupés en trois grands ensembles, qui distingue la Bible hébraïque des Bibles chrétiennes. Ces trois ensembles sont composés comme suit.

1. La Torah (ou la Loi) Les cinq premiers livres de la Bible, attribués à Moïse, sont regroupés sous le titre général de Torah, mot qui signifie d’abord « doctrine, enseignement » puis qui en est venu à signifier « la Loi ». Très longtemps (pratiquement jusqu’à la chute du 2ème Temple en 70 èv) on a continué à parler de « la Torah de Moïse ». C’est l’ensemble que les Bibles grecques et chrétiennes nomment le Pentateuque (c’est-à-dire « les cinq rouleaux », d’après le grec).

2. Les Nebi’im ou Prophètes Huit livres considérés comme prophétiques sont regroupés sous l’appellation générale des Nebi’im (« les Prophètes ».) La tradition rabbinique considère que tous les écrits bibliques sont la parole de Dieu et qu’ils ont été en quelque sorte « dictés » à des prophètes : tous les « auteurs » de la Bible sont donc par définition « prophètes » puisqu’ils ont reçu et transmis la parole divine. C’est la raison pour laquelle on trouve dans ce deuxième groupe, sous l’appellation des « prophètes » un certain nombre d’écrits que les Bibles chrétiennes considèrent plutôt comme historiques, tels que les livres de Samuel ou ceux des Rois, inter al. Les Prophètes sont divisés en deux sous-ensembles : Les « premiers prophètes » (nebi’im rishonim) — correspondant aux « écrits historiographiques » des Bibles chrétiennes : Josué, Juges, Samuel et Rois. Ce groupe de texte offre un récit de l’histoire d’Israël depuis l’époque de la Conquête de Canaan (livres de Josué et des Juges) jusqu’à l’époque monarchique (livres de Samuel et des Rois). Les derniers prophètes » (nebi’im aharonim) – correspondant à ce que les Bibles chrétiennes identifient comme les « écrits prophétiques » proprement dits, regroupent des recueils de prophéties scripturaires, nommément attribués à leur auteur. On distingue ici entre les trois « grands » prophètes (Isaïe, Jérémie et Ézéchiel) et les douze « petits » (Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie). Ces termes, "grands" et "petits" s’appliquent uniquement à la dimension des recueils scripturaires (plus longs chez les "grands") et nullement à leur qualité prophétique. La critique textuelle distingue en outre plusieurs strates rédactionnelles au sein des recueils attribués aux "grands" prophètes : on distingue ainsi entre au moins trois Isaïe distincts. Deux différences importantes avec les Bibles chrétiennes au sein de ce sous-ensemble : d’une part les douze « petits » prophètes sont regroupés en un seul livre (à l’origine, au sein d’un même rouleau) ; d’autre part la Bible hébraïque n’installe pas Daniel au sein des « grands » prophètes ; bien que lui aussi prophétique, le livre de Daniel a été placé dans le groupe des Écrits.

3. Le troisième ensemble est à la fois le plus tardif et le plus disparate. Il regroupe un certain nombre d’écrits juifs anciens sous le nom très général de Ketoubim, les Écrits. Comme ces écrits ont été intégrés à la Bible, ils sont considérés comme saints ou sacrés : c’est pourquoi on nomme aussi cet ensemble de textes les Hagiographes, du grec aggoi graphai, « écrits saints ». Ils comptent onze livre dans la disposition finale de la Bible hébraïque. À l’exception notable des textes législatifs, on y trouve à peu près tous les genres littéraires figurant dans la Bible hébraïque. Des écrits poétiques : les Psaumes, le Cantique des cantiques, d’une certaine façon aussi les Lamentations. Des écrits sapientiaux (de sagesse) : les Proverbes, le livre de Job, le Qohelet (ou Ecclésiaste). Des écrits prophétiques : Daniel, les Lamentations. Des récits ou narrations qui sont déjà presque des romans : Ruth, Esther. Enfin des écrits historiographiques : les Chroniques (deux livres réunis en un seul), Esdras et Néhémie (regroupés dans le seul livre d’Esdras).

Au sein de cet ensemble des Écrits, les « cinq rouleaux » (megillot) ont un statut un peu particulier. D’une part ils sont sans doute parmi les derniers textes intégrés au corpus canonique de la Bible hébraïque, non sans débats et discussions entre les Sages ; d’autre part ils occupent une place particulière dans la liturgie des fêtes juives. Le Cantique des cantiques est lu à Pâques (Passover) au printemps ; Ruth est lu à la Pentecôte (Chavouot) ; les Lamentations sont lues le jour du 9 Ab (Tish‘ha be-Ab, jour de deuil qui commémore la destruction des premiers et deuxièmes temples, en été vers juillet-août) ; le Qohelet est lu pour la fête des cabanes (Souccot) en automne ; Esther est lu à l’occasion de la fête de Pourim (en hiver, vers février-mars). À l’origine, c’est-à-dire peu avant ou peu après la destruction du deuxième Temple en 70, seul le livre d’Esther avait reçu cette appellation de megillah (rouleau) et jouait un rôle liturgique particulier : c’est ce que semblent établir plusieurs passages anciens du Talmud. Peu à peu, les autres livres ont été ajoutés à ce sous-ensemble liturgique et ont été également nommés megillot. L’organisation de l’usage liturgique des cinq rouleaux, et la dénomination qui leur a été donnée, à la suite de cet usage liturgique, datent environ des Ve-VIe s. de notre ère, c’est-à-dire de l’époque où le christianisme est devenue la religion officielle de l’empire et où la distinction, voire l’opposition entre christianisme et judaïsme est désormais nettement affirmée.

3. Datation des textes

On a vu que la compilation de la Torah était désormais datée du Ve s. av, lors de la restauration du judaïsme à Jérusalem et en Judée. La datation de la rédaction des Nebiim (prophètes) et celle de leur inclusion dans le corpus biblique hébreu sont en revanche des plus incertaines. La seule certitude est que cette insertion a été postérieure à la constitution de la Torah. Ceci nous amène donc à considérer l’époque dite « du deuxième Temple » (c’est-à-dire la Judée aux époques perse, hellénistique et romaine). Durant la période du deuxième Temple précédant la destruction du Temple par les légions romaines de Titus et Vespasien en 70 de l’ère vulgaire, la Judée (c’est-à-dire le territoire de dimension variable entourant et dépendant administrativement de la ville-temple de Jérusalem) s’est successivement trouvée sous la domination de l’un des royaumes hellénistiques (l’Égypte lagide puis la Syrie séleucide), puis indépendante (époque hasmonéenne), puis soumise à Rome. Dans les textes juifs anciens datant cette époque et qui couvrent en gros la période allant de 200 avant à 70 après, on trouve parfois mentionné un ensemble de livres qui représentent une autorité sacrée pour les Juifs, et qui sont appelés « la Loi et les Prophètes » : c’est le noyau de la Bible hébraïque actuelle. Deux hypothèses sont possibles : Soit il s’agissait déjà des deux ensembles que nous connaissons ; dans ce cas, on peut dater l’inclusion des Prophètes dans la Bible hébraïque d’avant la première apparition de cette expression, donc d’avant le IIe s. avant notre ère. Mais il est possible aussi que ce syntagme n’ait visé qu’à résumer le contenu et le mode de transmission des textes faisant autorité dans le judaïsme ancien : « loi » parce qu’ils exprimaient une loi et une doctrine ; « prophètes » parce qu’ils avaient été transmis par des prophètes, médiateurs de la parole divine. Dans ce cas la datation doit s’appuyer sur d’autres éléments historiques. Quant aux Ketoubim (Écrits ou hagiographes) une hypothèse largement répandue rattache leur canonisation aux débats d’une assemblée de Sages réunis à Yavné ca 90 de l’ère vulgaire.

4. La formation du canon biblique hébreu

Rappel historiographique de l’évolution des études canoniques

En 1558, Élias Levita énonce la théorie d’une canonisation complète de la Bible hébraïque, composée de ses vingt-quatre livres actuels, par la « grande assemblée » (knesset ha-gedolah) réunie autour d’Esdras. Ce modèle est resté prédominant jusqu’au XIXe s. Cependant, dès 1715, un spécialiste de la Septante Johannes Ernestus Grabe (Oxford), avait nuancé le modèle de Levita. La Septante désigne une traduction grecque de la Bible hébraïque, entreprise dès le IIe s. av. (ca 200) à Alexandrie. Grabe, tout en admettant la théorie de Levita, introduisait l’hypothèse d’un « canon alexandrin », c’est-à-dire d’un recueil des livres bibliques propre à la diaspora juive alexandrine et éventuellement distinct du canon judéen. C’est cette Bible grecque des Septante qui fut transmise aux chrétiens et constitue la base de leurs canons bibliques. Au XIXe s. enfin fut élaborée la « théorie classique » des trois étapes de la canonisation :
- a) la Torah aurait acquis sa forme canonique à l’époque d’Esdras ca 450 av.
- b) Les Nebiim auraient été canonisés vers le IIIe s. av. – puisqu’ils sont mentionnés dans deux textes (deutérocanoniques) du IIe s. : le Siracide et le deuxième livre des Maccabées.
- c) Enfin l’ensemble des Ketoubim aurait été canonisé dans l’académie de Yavné ca 90 de notre ère – aux quelques exceptions près des livres pour lesquels les discussions se sont poursuivies pendant quelques décennies. S’il n’existe pas de position officielle ou dogmatique au sein du judaïsme, on peut néanmoins considérer qu’un assez large consensus concernant la composition du canon des Écritures hébraïques s’exprime dans les termes du rabbin Krygier : « L’assemblée pharisienne de Yavné (fin Ier s., début du IIe s. ap.) a entériné la compilation des livres que l’on connaît aujourd’hui dans le canon rabbinique. » On reconnaît ici la marque de la « théorie classique ». Beaucoup de chercheurs contemporains reconnaissent la pertinence globale de cette théorie, tout en s’interrogeant sur plusieurs de ses composantes. "La théorie classique reste un paradigme dont on ne peut se passer en matière de Bible. À ma connaissance, il n’existe pas actuellement de théorie alternative, même si les discussions dont chacun des éléments du modèle fait l’objet font apparaître la nécessité, et donc l’inéluctabilité, d’une nouvelle théorie." [2]

La « théorie classique » concernant la canonisation de la Bible hébraïque

- 1. Fixation de la Torah à l’époque d’Esdras Ceci se fonde sur le chapitre 8 de Néhémie qui décrit une lecture publique de la Loi faite à Jérusalem par Esdras, à la fois prêtre et scribe, lors de la reconstruction du Temple après le retour de Babylone. Beaucoup d’historiens y ont vu la première mention d’une Torah, après celle de Josias dans le livre des Rois. Néh 8,1-8 : « Et tout le peuple se réunit comme un seul homme sur la place qui est en face la porte des Eaux, et ils dirent à Esdras le scribe, d’apporter le livre de la loi de Moïse que Iahvé avait prescrite à Israël. Esdras, le prêtre, apporta la loi en face de l’assemblée (…) Il lut dans ce livre (…) depuis l’aube jusqu’au milieu de la journée. (…) Tout le peuple fut attentif au livre de la loi. » En outre un certain nombre d’écrits juifs anciens non canoniques attribuent à Esdras la rédaction des livres bibliques : en particulier un apocryphe juif du Ier s. connu comme le Quatrième livre d’Esdras. On y présente le visionnaire Esdras accédant à une sorte d’extase mystique qui dure quarante jours, durant lesquels il dicte 94 livres à cinq scribes. 4 Esdras XIV, 44-46 : « En quarante jours ils écrivirent quatre-vingt-quatorze livres. Lorsque les quarante jours furent passés, le Très-Haut me parla et dit : Les premiers livres que tu as écrit, publie-les ; que les dignes et les indignes les lisent. Quant aux soixante-dix derniers, tu les conserveras pour les livrer aux sages de ton peuple. » On a facilement fait le calcul : 94 – 70 = 24. D’où l’interprétation que ces vingt-quatre livres destinés à être publiés représentent les vingt-quatre livres de la Bible hébraïque. On trouve aussi dans le livre deutérocanonique 2 Maccabées la mention d’une collection de livres attribuée à Néhémie, l’autre personnage, avec Esdras, de la restauration de Jérusalem à la fin du vie s. av. 2 M 2,13-15 : « Cela était raconté dans les archives et dans les mémoires du temps de Néhémie, et aussi comment, fondant une bibliothèque, celui-ci rassembla les livres concernant les rois et les prophètes, ceux de David et les lettres des rois relatives aux offrandes. Pareillement aussi Judas a rassemblé tous ceux qui avaient été dispersés du fait de la guerre que nous avons subie et ils sont à votre disposition. Aussi quand vous en aurez besoin, envoyez des gens les prendre. » 2 Maccabées a été rédigé après le soulèvement maccabéen, entre la deuxième moitié du IIe s. et le premier quart du Ier s. avant. Comme l’auteur ajoute que Judas Maccabées a entrepris à son époque la même opération de collection que Néhémie, plusieurs historiens envisagent la possibilité que le canon biblique ait été conçu (ou achevé) à l’époque hasmonéenne. Enfin, on a vu qu’Esdras et Néhémie sont présentés comme les derniers rédacteurs de la Bible hébraïque par le Talmud de Babylone (B Baba Batra 14b) : « Esdras a écrit le livre qui porte son nom ainsi que les généalogies des Chroniques jusqu’à son époque. Qui donc a terminé le livre des Chroniques ? Néhémie, fils de Hahalyah. » En tout état de cause, il apparaît certain que la Torah était déjà un texte constitué et faisant autorité (autrement dit « canonique ») avant la première traduction de la Septante et avant la compilation du Pentateuque samaritain. Même si les datations de ces deux rédactions / traductions sont régulièrement remises en cause, cela nous situe au minimum avant 300 avant, donc aux tout débuts de l’époque hellénistique.

- 2. Fixation des Prophètes (Nebiim) à l’époque hellénistique du deuxième Temple (terminus ad quem 200 av.) Les indices d’une canonisation des Prophètes (ou du moins d’un certain nombre de livres prophétiques) sont assez incertains. La théorie d’une première canonisation à l’époque hellénistique s’appuie principalement sur deux textes deutérocanoniques qui ont recours à l’expression « la Loi et les Prophètes » pour désigner les Écritures saintes du judaïsme. Cette dénomination semble ainsi indiquer l’existence d’un corpus ancien de la Bible hébraïque, divisée en deux parties. L’expression demeure cependant trop incertaine pour fixer précisément la date d’une canonisation des livres prophétiques. Nos deux sources posent d’ailleurs d’autres problèmes. C’est d’une part le Siracide (ou l’Ecclésiastique), un long poème philosophique rédigé au début du IIe s. av. par un prêtre de Jérusalem nommé Yehoshoua ben Sirah et traduit en grec par son petit-fils. Le texte se termine par un passage fameux : « Et maintenant louons les grands hommes… » (chapitres 44-49). L’auteur y énumère les grands personnages de l’histoire ancienne d’Israël, qui, entre autres qualités, ont laissé derrière eux des textes d’inspiration prophétique. Beaucoup d’historiens considèrent donc qu’il s’agit des personnages à qui étaient attribués les écrits sacrés de cette époque, où le judaïsme s’épanouissait dans Jérusalem et la Judée soumis à l’autorité relativement distante de l’Égypte macédonienne. Le problème vient de ce que cette liste est non seulement différente de celle établie quatre siècles plus tard par les Rabbins, mais qu’elle implique d’inclure dans le canon biblique des ouvrages plus tard rejetés par les Rabbins, comme les Livres d’Hénoch. La liste de ces « grands hommes » comprend en effet : Hénoch, Abraham, Moïse, Aaron et Pinhas : cela correspondrait aux livres d’Hénoch ainsi qu’à la Torah. Josué, les Juges, Samuel, Nathan, David, Salomon, Élie, Ézéchias et Josias : cela représente assez correctement l’ordre des « premiers prophètes ». Jérémie et Ézéchiel représenteraient le noyau initial des « derniers prophètes », avec l’absence remarquable du recueil d’Isaïe. Zorobabel, Yehoshoua et Néhémie évoquent la restauration du deuxième Temple. On aurait donc eu un corpus biblique incluant des pseudépigraphes (Hénoch) mais excluant les prophéties d’Isaïe et ignorant l’existence d’Esdras, le compilateur supposé de la Torah. Cela renverrait donc à l’hypothèse qu’aient pu co-exister plusieurs recueils de textes sacrés, autrement dit plusieurs Bibles hébraïques différentes, revendiquées par différents courants ou milieux du judaïsme. L’autre source juive ancienne réside dans la mention des prophètes au sein de la bibliothèque constituée par Néhémie, selon la description qui figure en 2 Maccabées (2 M 2,13). Ce texte a été rédigé entre 150 et 75 av. ce qui pourrait nous indiquer un terminus ad quem pour la canonisation des livres prophétiques. Cependant l’appartenance de cet ouvrage à la littérature d’époque hasmonéenne nous ramène à l’hypothèse d’un canon hasmonéen. De sorte que la question de la canonisation des Prophètes demeure aujourd’hui encore la plus incertaine de toute.

- 3. Fixation des Écrits (Ketoubim) et hypothèse de l’assemblée décisionnaire de Yavné (ca 90 de l’ère vulgaire)

Heinrich Graetz, le grand historien de la Judentumswissenschaft, est le fondateur moderne de la théorie du « concile de Yavné », en 1871. Elle a aussitôt remporté un très vif succès, bien qu’elle soit presque uniquement fondée sur une michna du traité Yadayim qui rapporte une discussion au cours de laquelle les Sages cherchent à déterminer si le Cantique des cantiques et le Qohelet (l’Ecclésiaste) « souillent les mains » (metamné ’et ha-yadayim), c’est-à-dire s’ils sont des livres saints relevant du corpus (ou du « canon ») biblique. Au terme de cette discussion, l’un des participants fait la remarque suivante (M.Yadayim III 5) : “R. Simon ben Azaï déclare : Je tiens cette tradition des soixante-douze Anciens que du jour où ils installèrent R. Éléazar ben Azariah à la tête de la Yeshiva, le Cantique des cantiques et le Qohelet ont souillé les mains”. » Dans le vocabulaire rabbinique, il s’agit en effet de décider si tel ou tel livre doit rester « caché » (nignaz, du verbe ganaz), c’est-à-dire mis à l’écart, supprimé, ou mérite au contraire d’être conservé et recopié. Dans un deuxième temps la discussion devient de savoir si tel livre « souille les mains », ou non. Ceci détermine son appartenance au corpus biblique : le caractère sacré des livres bibliques fait qu’ils « souillent les mains » (metamné ’et ha-yadayim), c’est-à-dire que leur manipulation exige un certain degré de pureté rituelle. du Qohelet et découvert une harmonisation ? Faisons de même avec celui-ci. »

Pour bien comprendre ce texte, il convient d’en restituer le contexte histrorique. Ayant fui Jérusalem assiégé (68-70) en emportant avec lui les livres saints du judaïsme de son temps, Yohanan ben Zakkaï a négocié avec Vespasien et Titus l’attribution du territoire de Yavné (Jamnia) pour y établir une académie rabbinique (yeshiva) qui permette la continuation du judaïsme en élaborant les règles et les conditions d’un judaïsme sans le Temple. La famille de Hillel, le dirigeant de l’une des deux grands écoles pharisiennes de la fin de l’époque du deuxième Temple, prit ensuite la succession de Yohanan ben Zakkaï et exerça son « patriarcat » (dont l’autorité était reconnue par Rome) sur le judaïsme au sein de l’empire romain. La transmission du patriarcat fut généalogique, jusqu’à sa disparition au début du Ve s. (ca 425). Le premier de ces patriarches fut Rabban Gamaliel II de Yavné, entre 96 et 115 environ. Cependant la mise en place de cette institution patriarcale, l’affirmation et la reconnaissance de son autorité politique, juridique et religieuse donnèrent lieu, dans les premières générations rabbiniques, à toutes sortes de controverses et de conflits, parfois violents. On en connaît quelques épisodes fameux, tels que la bannissement par Gamaliel II de son beau-frère, R. Éliezer ben Hyrkan ; ou l’obligation faite à R. Yoshua b. Hananiah de voyager un jour qui pour lui était le Yom-kippour, afin que le calendrier liturgique déterminé à Yavné s’imposât à tous. Ce dont il est question dans ce passage du Talmud (« le jour où ils installèrent R. Éléazar ben Azariah à la tête de la Yeshiva ») évoque un autre de ces épisodes : Gamaliel II lui-même fut déposé par ses pairs déposé et provisoirement remplacé au patriarcat par R. Éléazar b. Azaria.

Heinrich Graetz en déduisait donc qu’une assemblée rabbinique réunie à Yavné avait tranché dans la même occasion, de problèmes politiques (le remplacement de Gamaliel par Éléazar ben Azaria), et de question canoniques (l’intégration des derniers livres en discussion dans le canon de la Bible hébraïque).

Plusieurs passages du Talmud attestent des discussions qui eurent lieu entre les Sages pour établir la « canonicité » de tel ou tel livre des Ketoubim. L’exemple le plus fameux demeure celui du Cantique des cantiques que l’intervention de R. Aqiba a permis de conserver dans la Bible hébraïque. Exemple de ces débats rabbiniques sur la canonicité du Qohelet et du livre des Proverbes (B Shabbat 30b) : « Rab Juda fils de R. Samuel ben Shilath déclarait, au nom de Rab : les Sages voulaient faire disparaître (ganaz) le livre du Qohelet parce que ses mots contiennent des contradictions. Alors pourquoi ne l’ont-ils pas fait disparaître ? Parce que son début contient des paroles de Torah et que sa fin contient des paroles de Torah. Son début contient des paroles de Torah comme il est écrit : Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? (Qo 1,3). (…) Ils voulaient faire disparaître aussi le livre des Proverbes, parce que ses affirmations sont contradictoires. Alors pourquoi ne l’ont-ils pas fait disparaître ? Ils ont dit : N’avons-nous pas examiné le livre

Débats actuels sur la constitution du canon hébreu et pistes de recherches

Il est impossible de donner ici un compte-rendu détaillé des nombreuses discussions érudites en cours sur la formation du canon de la Bible hébraïque. On donnera donc simplement un aperçu des principales problématiques et hypothèses. S’agissant de la problématique, la tendance des historiens modernes est de considérer la canonisation des textes faisant autorité dans une société, une culture ou une religion données, non plus comme un phénomène ponctuel de clôture (par ex. la décision d’une assemblée ou d’un concile), mais comme un processus de longue durée au cours duquel des différences ou des variantes peuvent se maintenir un certain temps entre plusieurs versions du même corpus. S’agissant plus précisément du canon de la Bible hébraïque, deux questions essentielles demeurent en suspens : *a) à quelle époque et dans quelles circonstances fut élaborée en premier lieu la « tripartition » de la Bible, c’est-à-dire l’organisation de ses livres en trois ensembles ? *b) quand et suite à quel processus le nombre de livres constituant la Bible hébraïque a-t-il été fixé à vingt-quatre ? Des réponses fournies à ces deux questions découlent plusieurs hypothèses nouvelles qui remettent en cause le modèle de la théorie classique.

- L’hypothèse d’un canon hasmonéen et le processus de canonisation rabbinique La théorie d’un premier canon biblique tripartite organisé à l’époque de l’État hasmonéen (IIe-Ier s. avant) repose d’une part sur le texte de 2 Maccabées 2,13 (cf. ci-dessus) ; d’autre part sur deux grandes sources juives rédigées en grec : Philon d’Alexandrie et Flavius Josèphe. Le texte le plus important, tiré du livre Contre Apion, est connu sous le nom du « canon de Flavius Josèphe » : Contre Apion I 38-40 : "Il n’existe pas chez nous une infinité de livres en désaccord et en contradiction, mais vingt-deux seulement qui contiennent les annales de tous les temps et obtiennent une juste créance. Ce sont d’abord les livres de Moïse, au nombre de cinq, qui comprennent les lois et les traditions depuis la création des hommes jusqu’à sa propre mort. C’est une période de trois mille ans à peu près. Depuis la mort de Moïse jusqu’à Artaxerxès, successeur de Xerxès au trône de Perse, les prophètes qui vinrent après Moïse ont raconté l’histoire de leur temps en treize livres. Les quatre derniers contiennent des hymnes à Dieu et des préceptes moraux pour les hommes."

Ce texte a été rédigé entre 93 et 96 de l’ère vulgaire, sous l’empereur Domitien ; d’un côté il atteste bien la tripartition de la Bible hébraïque à la fin du Ier s., mais de l’autre il ne compte que vingt-deux livres bibliques, dont treize relèvent des Nebiim et quatre seulement des Ketoubim. Il est vrai que Flavius Josèphe vivait à Rome et n’était pas particulièrement proche des Sages de Yavné.

Pour résumer l’état actuel de la réflexion des chercheurs sur la question, voici la conclusion proposée dans une étude récente : Au total, il y aurait au moins quatre étapes dans le processus qui a conduit aux Écrits : une étape de gestation, qui a commencé dès le début du IIe s. av. (cela correspond à l’hypothèse du « canon hasmonéen ») ; une première tripartition à l’époque de Flavius Josèphe et de Gamaliel II, comportant 22 livres, parmi lesquels les livres des Prophètes sont trois fois plus nombreux que les Écrits ; une troisième étape, vers 200, dans laquelle il y a toujours 22 livres mais où il y a 8 prophètes et 9 écrits ; une dernière étape, vers 350, où les 22 deviennent 24 et où les Écrits comptent 11 livres (avec, toujours, 8 livres prophétiques).

- Distinguer entre « les deux Bibles » des Sages Concernant le processus final de canonisation de la Bible hébraïque par les Sages de la Michna, l’historien David Stern, dans un article publié en 2003, recommande de tenir compte d’une distinction essentielle dans l’usage qui était fait des textes bibliques dans le judaïsme d’époque tannaïtique (Ier-IIIe s.) [3] Il juge fondamental de distinguer, chez les Rabbis, entre une Bible liturgique et une Bible pour l’étude. La Bible liturgique, c’est la Torah matérielle, c’est-à-dire le (ou les) rouleau(x), écrit(s) à l’encre, en lettres carrées, sur du parchemin. Elle est soigneusement conservée, son texte est chanté et/ou cantilé à haute voix dans les synagogues. Elle seule « souille les mains ». C’est l’époque où débute l’opération de sacralisation des rouleaux de la Torah, ce que Stern définit comme « le remarquable processus par lequel le rouleau matériel revêtu d’un texte sacré devient lui-même un objet saint ». Ce processus s’étend bientôt à l’écriture et aux lettres des rouleaux, comme en témoignent le traité Megillah (« Rouleau ») du Talmud, puis le traité plus court et plus tardif des Sefarim (« Scribes », daté du viiie s. ) Pour Stern ce phénomène de la sacralisation des rouleaux est unique parmi les cultures de la Méditerranée ancienne. Il découlerait d’une identification implicite de la Torah avec le Temple détruit. La Bible pour l’étude, en revanche est d’abord orale, c’est-à-dire mémorisée. C’est la Bible du midrach. Les techniques de mémorisation, d’exégèse et de lecture utilisées par le midrach sont assez proches de celles que les savants alexandrins appliquaient aux textes d’Homère, d’Hésiode et autres auteurs fondamentaux de la mythologie grecque. Le processus de canonisation de la Bible du midrach est donc essentiellement exégétique : « Le statut de la Bible dans la culture rabbinique se révèle, de fait, très semblable à celui d’Homère dans l’Antiquité tardive, beaucoup plus qu’il n’est habituellement admis. » [4]

- L’apport des découvertes de Qumrân à la réflexion sur le canon de la Bible hébraïque Jusqu’à l’époque des découvertes des rouleaux de Qumrân et de la mer Morte en 1947, les manuscrits les plus anciens de Bibles rédigées en hébreu dataient du Xe s. de l’ère vulgaire. C’est dire l’importance de la découverte des manuscrits de Qumrân : entre 1947 et 1965 les onze grottes ont livré des fragments plus ou moins longs de 190 manuscrits de tous les livres canoniques de la Bible hébraïque, à l’exception d’Esther. Ces manuscrits ont été écrits durant une période qui s’étend du IIIe s. av au Ier s. après. Ce sont donc les témoins matériels les plus anciens du texte hébreu, et leur découverte a considérablement contribué à la connaissance du processus fixation du texte biblique et de la canonisation des livres de la Bible. D’autres manuscrits, non bibliques, ont contribué aussi à cette meilleure connaissance. Un passage en particulier a fait couler beaucoup d’encre : dans une Lettre halakhique qu’il adresse à ses contradicteurs, datée de ca 160-150 av. le Maître de la communauté de Qumrân se réfère en effet à une collection de livres faisant autorité pour l’ensemble des Juifs de son temps. Il la définit en ces termes : « Dans le livre de Moïse et dans les livres des prophètes et de David (…) dans les actes des générations » etc.

Ce texte joue un rôle essentiel dans les débats sur la canonisation de la Bible hébraïque puisqu’il serait le plus ancien texte connu à mentionner trois (ou peut-être quatre) catégories de livres sacrés du judaïsme. Beaucoup y ont donc vu la première attestation de la tripartition du canon biblique, mais la discussion n’est pas close.

Une représentation simplifiée de ces débats canoniques revigorés par les découvertes de Qumrân, pourrait être celle d’une opposition entre deux positions extrêmes : d’un côté ceux qui jugent que le canon biblique en trois partie fut défini et établi en Judée dès le IIe s. avant notre ère (époque hasmonéenne). De l’autre ceux pour qui le processus de canonisation (c’est-à-dire à la fois le choix et l’organisation des livres, et la fixation immuables des textes) n’est pas repérable avant le Ier s. de l’ère vulgaire, à l’époque tannaïtique.

Notes

[1] Sur cette notion et son histoire, voir Francis Schmidt, "L’Ecriture falsifiée. Face à l’inerrance biblique : l’apocryphe et la faute", Le Temps de la Réflexion 5, 1984, p. 147-165.

[2] Gilles Dorival, « La formation du canon biblique de l’Ancien Testament. Position actuelle du problème », dans Recueils normatifs et canons dans l’Antiquité. Perspectives nouvelles sur la formation des canons juif et chrétien dans leur contexte culturel (E. Norelli éd., Prahins, Éditions du Zèbre, 2004), 90.

[3] David Stern, 2003, « On Canonization in Rabbinic Judaism », dans M. Finkelberg et G. Stroumsa, Homer, the Bible, and Beyond. Literary and Religious Canons in the Ancient World, Leyde, Boston : Brill (Jerusalem Studies in Religion and Culture 2), 227-252.

[4] « The status of the Bible in Rabbinic culture was, in fact, more similar to that of Homer in the Late Antiquity pagan world than is commonly aknowledged. », D. Stern, op. cit., p.239.