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Le judaïsme avant 70 : le Temple, les sacrifices, les prêtres

par BATSCH Christophe

Article publié en janvier 2012 dans Religions et Histoire n°42

Jusqu’à la destruction du Temple de Jérusalem en 70 par les troupes de Titus, le judaïsme est la religion nationale d’un peuple, les habitants de la Judée, ou Judéens, ou Juifs. C’est aussi la religion d’importantes communautés judéennes établies, souvent depuis plusieurs siècles, dans différentes cités du monde méditerranéen et proche-oriental. Cette religion qui n’admet qu’un dieu unique est alors tout entière organisée autour des sacrifices accomplis par ses prêtres au sein du Temple également unique de Jérusalem

1. La religion d’un seul Temple

Plus encore que d’un seul Dieu, le judaïsme d’avant 70 est, au moins depuis les réformes du roi Josias (640 à 609 avant notre ère), la religion d’un seul Temple : celui de Jérusalem, capitale de la Judée. Reconstruit en même temps que les murailles de la ville à l’époque perse ; re-consacré par les Maccabées suite à « l’abomination de la désolation » – après que le roi grec Antiochos IV a tenté d’helléniser de force la Judée ; somptueusement restauré par Hérode à l’époque de Rome, le Temple organise la vie juive, à Jérusalem, en Judée et dans toute la diaspora. Paradoxalement ce Temple unique a dû, presque tout au long de son existence, rivaliser avec des temples concurrents, samaritain sur le mont Garizim, oniade à Léontopolis (en Égypte) et quelques autres encore. Aucun de ces rivaux n’est pourtant parvenu à s’imposer durablement et tous ont disparu tour à tour, renforçant le prestige et la centralité du Temple de Jérusalem. Pour les Judéens il est naturellement le centre de toute leur vie religieuse, spirituelle et rituelle : il n’est de culte qu’au Temple et aucun sacrifice sanglant (zebah), aucune oblation végétale (minha), ne peuvent être consacrés et offerts en aucun autre lieu. Certains textes donnent même à penser que dans un rayon de trois jours de marche autour de Jérusalem, on ne pouvait consommer d’autre viande que celle abattue rituellement lors d’un sacrifice offert au Temple. Pour les Juifs résidant un peu plus loin, par exemple en Galilée, le Temple est le lieu géographique autour duquel on se rassemble lors des trois grandes fêtes annuelles de pèlerinage (hag) : les deux fêtes du printemps, Pâque et Chavouot (Pentecôte) ; et celle de l’automne, Souccot (les cabanes). Ces fêtes rassemblaient une telle population à Jérusalem qu’elles furent souvent l’occasion d’émeutes et de soulèvements contre l’occupant romain, selon Flavius Josèphe le grand historien de la Judée au Ier s. de notre ère. La passion de Jésus et les autres événements fondateurs du christianisme, tels qu’ils sont rapportés dans le Nouveau Testament, sont censés se dérouler à Jérusalem et s’inscrivent aussi dans ce calendrier rituel des fêtes juives, entre Pâque et Chavouot. Enfin pour les Juifs des diasporas plus lointaines, le Temple demeure au cœur de leur adhésion au judaïsme. Même s’ils ne s’expriment plus qu’en grec et sont incapables de lire la Bible en hébreu, les Juifs de la diaspora se définissent par rapport au Temple. Ce lien fut réaffirmé avec force par le philosophe Philon d’Alexandrie, au moment critique où Caligula menaçait le Temple d’un sacrilège majeur en exigeant que sa propre statue y fût érigée et révérée. Dans son ouvrage polémique In Flaccum (« Contre Flaccus », un gouverneur romain d’Alexandrie), Philon développe alors la thèse que tous les Juifs de l’Empire, quelle que soit la ville dont ils sont citoyens, possèdent en commun la référence au Temple ; c’est même en vertu de ce lien qu’ils forment un seul peuple (genos) et une seule nation (ethnos) : « Ils [les Juifs de la diaspora] se reconnaissent comme ville-mère la ville sainte dans laquelle est bâti le temple sacré du Dieu Très-Haut (Flacc. 46). » Dans les termes et les représentations de son temps (on songe au modèle grec de la metropolis et de ses cités-colonies), Philon se réfère ici à Jérusalem et au Temple comme au foyer unique qui organise la diversité des communautés juives de la diaspora. Ce lien de tous les Juifs avec le Temple se traduisait matériellement par la collecte annuelle du demi-shekel, qui s’effectuait à partir du 1er Adar (en mars-avril, c’est-à-dire le dernier mois de l’année dans un calendrier qui débutait alors en Nisan, au printemps) et durait tout le mois. Elle concernait tout homme juif âgé de plus de 20 ans, où qu’il résidât (Exode 30,13) : « Voici ce que donneront tous ceux qui sont compris dans le dénombrement : un demi-shekel, selon le shekel du Temple. »

2. Des règles de pureté garanties par les sacrifices

Le Temple est au cœur d’un système sacrificiel complexe mais parfaitement adapté au système général de pureté qui régit l’existence des Juifs. Ce double système est exposé en détail dans le livre biblique du Lévitique. Y figurent d’une part les lois de pureté, concernant par exemple la nourriture (casherout), certains états physiologiques (règles féminines, accouchements), diverses maladies et infections (maladies de peau et vénériennes), et toutes formes de proximité avec la mort. On observe que « l’impureté » se distingue du « péché » en ce qu’elle n’apparaît ni volontaire, ni forcément contrôlable ou coupable, ni obligatoirement contraire à l’ordre divin. Ainsi une femme qui relève de couche est-elle en état d’impureté alors même qu’elle accomplit la volonté divine de procréation ; de même la famille dont un membre vient de mourir. L’opposition pureté versus impureté ne recouvre donc pas une opposition entre bon et mauvais comportement : elle permet essentiellement d’établir une barrière protectrice entre l’univers de la plus haute sacralité, le Temple où réside la présence divine ; et l’univers des activités profanes, inévitablement souillé par les contingences de l’existence humaine. Le maintien et le respect de cette frontière et qui doit demeurer infranchissable, entre le sacré (dont la source est Dieu) et la souillure (dont la source est en dernier ressort la mortalité), constitue le fondement symbolique de la société juive d’avant 70. C’est à maintenir et à renforcer cette frontière qu’est destiné le système des sacrifices, l’autre grand thème du Lévitique. On peut dire en simplifiant que tous les sacrifices accomplis au Temple ont pour fonction principale de « nettoyer » (kipper) les impuretés commises par les Juifs ; plus grandes sont ces impuretés, plus important est le rite sacrificiel. Le système culmine dans la journée du Yom Kippour, la seule de l’année où le Grand Prêtre pénétre dans le Saint des Saints et prononce le nom formidable de YHWH. Jacob Migrom a pu comparer ce système pureté/sacrifice au portrait de Dorian Gray : les souillures des hommes sont comme aspirées par le Temple, dont elles affectent la sacralité à différents degrés ; mais celle-ci est restaurée par les sacrifices correspondants. Le Temple fonctionne ainsi comme une machine perpétuelle à effacer la souillure et à rétablir la pureté.

3. L’aristocratie sacerdotale

Compte tenu de cette centralité du Temple il est assez naturel que ceux qui sont en charge de son fonctionnement rituel et cultuel, les prêtres, constituent aussi une aristocratie sacerdotale et la classe dirigeante de la nation judéenne. Le sacerdoce est en effet généalogique (il ne concerne que les descendants supposés d’Aaron et de Pinhas) et héréditaire. Appartenant lui-même à cette aristocratie sacerdotale judéenne, Flavius Josèphe en a parfaitement résumé l’idéologie politique, aussi hostile à la royauté qu’à la démocratie : « L’aristocratie est sans conteste ce qu’il y a de mieux, ainsi que la vie qui va avec ; que le désir d’un autre système politique (politeia) ne vous saisisse pas, mais soyez satisfaits de celui-là en ayant les lois pour maîtres et en agissant en tout selon elles. Car il est assez que Dieu soit votre dirigeant (hégemon). » (Antiquités Juives IV 223). Ce système prévalut sans doute en Judée de la reconstruction du Temple (ca. 515) au début de la crise hellénistique et à l’éviction brutale du grand prêtre en place par Antiochos IV Épiphane (ca. 175). Le violent conflit qui s’ensuivit entre le pouvoir grec séleucide et le soulèvement maccabéen, expression du « nationalisme » judéen, s’acheva par la victoire des Juifs et l’établissement d’un État judéen indépendant. L’État hasmonéen (du nom de la dynastie qui le régentait) prospéra depuis 142 jusqu’à l’arrivée des Romains de Pompée qui s’emparèrent du Temple de Jérusalem en 63 avant l’ère commune, mais sans le détruire. Tout semble indiquer que ce moment historique de l’émergence d’un État juif indépendant à travers la violence insurrectionnelle, fut l’occasion de profonds bouleversements sociaux et politiques touchant en particulier la classe sacerdotale. D’une part, de nouvelles familles (dont sans doute celle des Maccabées) accédèrent au statut sacerdotal. D’autre part et surtout la dynastie hasmonéenne, après avoir confisqué le pontificat (grands prêtres) à son profit, s’attribua également la couronne. Les deux fonctions de roi et de grand prêtre se trouvaient ainsi confondues dans la même personne. Cette redéfinition du pouvoir en Judée fut sans doute en grande partie à l’origine de la division du judaïsme en ses courants politico-religieux, connus comme les saducéens, les pharisiens et les esséniens. Ces partis comprenaient tous des prêtres dans leurs rangs et chacun de ceux-ci se considéraient comme les plus légitimes, parfois même comme les seuls légitimes, parmi les prêtres. Ils se disputaient essentiellement le droit et le pouvoir de dire la loi (halakha) – donc aussi l’influence politique sur la Judée. Mais dès lors que la Judée perd son indépendance (en 63 avant l’ère commune) et passe dans l’orbite de Rome, le pouvoir sur Jérusalem échappe, même symboliquement, aux prêtres. Qu’il s’agisse d’un gouverneur romain ou d’un roi vassal, comme Hérode l’Iduméen, nulle onction sacerdotale ne les distingue. Ils s’efforcent au contraire d’affaiblir l’influence des prêtres en procédant à des changements arbitraires et fréquents au poste de grand prêtre.

Quand la fumée retombe sur les ruines de Jérusalem dont le Temple a été détruit, on mesure alors tout ce que le judaïsme doit élaborer pour définir une continuité, sans le Temple, sans les sacrifices et sans la classe sacerdotale, qui constituaient les trois piliers d’un fonctionnement quotidien et régulier du système.