home @

Les guerres des Juifs, de Judas Maccabée à Rabbi Aqiba

par BATSCH Christophe, 2005

Conférences 2003-2004 à l’EPHE, Section des sciences religieuse, Séminaire "Histoire du judaïsme à l’époque hellénistique et romaine" (DE Francis Schmidt)

Publié dans Annuaire de l’EPHE, Tome 112, 2005, p. 163-166

1. Le Sefer ha-Milhamah de Qoumrân

Les manuscrits 4Q285 et 11Q14 des grottes de Qoumrân présentent deux versions d’un même texte que ses éditeurs ont intitulé Sefer ha-Milhamah, le « Livre de la guerre » [1] – à ne pas confondre avec le « Règlement de la guerre » (Serekh ha-Milhamah), beaucoup plus long et depuis plus longtemps connu. Le manuscrit 4Q285, en particulier, pose plusieurs problèmes importants concernant la représentation et le déroulement de la guerre eschatologique dans le judaïsme qoumrânien. On s’est d’abord préoccupé de la critique externe de ce manuscrit : présentation matérielle prenant en considération les différentes hypothèses de répartition des fragments qui le composent ; déchiffrement et traduction du texte, en particulier des difficultés de lecture, de références et de sources qu’il offre. Se posent ainsi les questions du rôle rituel des lévites durant la bataille (fgmt 3) ; de la mention d’une bataille navale, inattendue dans ce contexte de guerre eschatologique (fgmt 4) ; du jugement et de l’exécution d’un chef ennemi, ordonnés par le messie davidique et « prince de la Communauté » (fgmt 7) ; ainsi que de l’enterrement des ennemis tombés au combat en terre d’Israël (fgmts 7 et 10). On s’est ensuite concentré sur l’étude du fragment 1, où se trouvent mentionnés les noms de deux anges guerriers, Michael et Gabriel, apparus pour la première fois dans une partie du Livre d’Hénoch (« Livre des Veilleurs ») datée du IIIème s. av. La mention de ces deux anges renvoie donc aux traditions de la théodicée juive ancienne mettant en scène les « veilleurs » et les « géants », traditions qui décrivent comment, après avoir fui le ciel, les mauvais anges se sont unis aux femmes, ont engendré des géants sanguinaires, ont enseigné diverses techniques aux hommes et sont ainsi à l’origine du mal sur la terre. La source biblique de ces traditions doit être cherchée dans le passage assez obscur de Gn 6,1-7, précédant le Déluge. « Endzeit wird Urzeit » : la représentation des temps actuels sous une forme analogue à ceux ayant précédé le Déluge suggère l’imminence des temps eschatologiques.

2. L’angélologie guerrière du judaïsme du deuxième Temple

Les anges guerriers du judaïsme sont issus de ces traditions, attestées dans les littérature hénochique et jubilaire, puis à Qoumrân. Leur fonction, qui peut prendre des formes diverses selon les théologies sous-jacentes, est de combattre les anges du mal en deux moments cruciaux : aux origines de l’histoire, lors de la chute des veilleurs ; et à la fin des temps, lors des combats eschatologiques se déroulant parallèlement sur terre et dans les cieux. Ceci nous a conduit à poser la question de l’angélologie guerrière dans le judaïsme du deuxième Temple. La recherche contemporaine s’accorde à juger que le développement de la croyance aux anges et l’émergence d’une littérature angélique juive sont contemporains de l’époque du deuxième Temple. On passe alors du personnage biblique du mal’ak, « messager » de Dieu et simple émanation de sa puissance, à celui de l’ange nominalement identifié et exécutant sur terre les volontés divines. Il existe un grande diversité de théories et de modèles historiographiques visant à expliquer ce développement de l’angélologie juive d’époque perse et hellénistique. On les a brièvement présentées : acculturation et réaction à des influences étrangères (Babylonie, Perse, Grèce) ; évolution théologique interne du monothéisme ; développement des pratiques magiques ; proto-gnosticisme. Mais, du point de vue privilégié dans ce séminaire, l’angélologie juive du deuxième Temple fut d’abord un travail exégétique opéré sur les Écritures sacrées du judaïsme, destiné à la fois à résoudre telle ou telle difficulté textuelle et à dévoiler les mystères du monde céleste. Les principales sources bibliques de cette exégèse ancienne ont été abordées : les prophètes Ézéchiel et, dans une moindre mesure, Esaïe ; le récit de la disparition d’Élie dans un chariot de feu (2 R 2,11-12) ; certains psaumes d’interprétations particulièrement délicate (en particulier le Ps 82). On s’est attaché aussi à repérer et à identifier les divergences théoriques, philosophiques et théologiques entre les diverses angélologies juives de l’époque du deuxième Temple : rejet sadducéen de la « nouvelle angélologie » exégétique ; prégnance, dans les traditions pharisienne et rabbinique, de la lutte contre les dérives dithéistes ; importance primordiale du monde céleste dans les écrits de Qoumrân ; spécificités de la démonologie philonienne. On a noté le peu d’intérêt manifesté par Flavius Josèphe pour le sujet ; et l’absence de documentation concernant la position de la « quatrième philosophie » (Zélotes et Sicaires) sur la question. On a ensuite recensé et mis en série les écrits juifs du deuxième Temple représentant des anges guerriers : il en émerge la question, alors largement débattue, de déterminer qui protège Israël. La divinité, directement et sans intermédiaire ? C’est alors placer YHWH au même rang que les « anges des nations », protecteurs de chacun des autres peuples. Un ange particulier affecté à cette tâche ? C’est alors distendre le lien entre YHWH et son peuple, et courir le risque théologique de voir exalté jusqu’au divin la figure de cet ange protecteur. Ce débat qui traverse toute la littérature juive angélologique de l’époque nous a conduit à isoler et à privilégier la figure de Melkisedeq ou, plus exactement, les figures qui émergent alors des interprétations diverses de ce signifiant biblique (Gn 14 et Ps 110). Cette étude, qui n’a été qu’entamée, en particulier avec une première lecture du manuscrit qoumrânien 11QMelkisedeq, [2] et avec la remise en cause du consensus définissant automatiquement Melkisedeq comme un ange, se poursuivra au cours des séminaires de l’année prochaine.

3. Les signes du messianisme de Bar Kochba

Dans le cadre du programme quadriennal « Signes, rites et destin » du Centre Gustave Glotz, les dernières séances du séminaire ont été consacrées aux représentations de Simon Bar Kochba, le chef de la deuxième révolte juive au IIème siècle de notre ère, dans la littérature rabbinique. On a tenté d’établir dans quelle mesure les Sages ont pu donner de Bar Kochba l’image d’un messie guerrier. Dans ce but on a recensé les textes faisant apparaître divers signes (jeu de mot sur le nom du héros, légendes sur sa force exceptionnelle et son exercice de la justice) à partir desquels cette représentation messianique a été d’abord élaborée puis, après la défaite de l’insurrection, réduite à néant. Lors d’une de ces séances, Liliane Vana, chargée de conférences à l’EPHE, nous a fait le plaisir de venir présenter son récent article “Histoire et historiographie chez les Pères de l’Église et les Sages du Talmud” (Revue des Études juives, 162.1-2, 2003, 17-42), en partie consacré à l’historiographie ancienne des guerres de Bar Kochba ; ainsi que de participer à un débat animé au sujet du caractère messianique attribué au personnage par les Sages du Talmud.

Thierry Legrand, maître de conférences à la Faculté de théologie protestante de l’Université Marc Bloch de Strasbourg, nous a fait également l’amitié de venir, lors de la séance du 3 février 2004, présenter au séminaire le vaste corpus des paraphrases bibliques en araméen réunies sous l’appellation « targoums », ainsi que l’état récent de la recherche à leur sujet. Il a rendu hommage à l’immense travail de Roger Le Déaut dans ce domaine, et développé l’importante et délicate question de l’usage de ces targoums comme sources pour l’histoire du judaïsme ancien.

Notes

[1] Le manuscrit 11Q14 a été publié par F. García Martínez, E. Tigchelaar et A. van der Woude (Manuscripts from Qumran Cave 11 (11Q2-18, 11Q20-30), 1998, DJD XXIII, Oxford : Clarendon) ; le manuscrit 4Q285 a été publié par P. Alexander et G. Vermes (Qumran Cave 4 ( XXVI). Cryptic Texts and Miscellanea, part 1, 2000, DJD XXXVI, Oxford : Clarendon).

[2] Le manuscrit 11QMelkisedeq (11Q13) a été publié par F. García Martínez, E. Tigchelaar et A. van der Woude (op. cit., 1998).