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L’émergence d’une expression littéraire féminine dans la littérature hébraïque moderne

par SAQUER-SABIN Françoise

Dans la littérature hébraïque moderne, la voix de la femme tarde à sa faire entendre. En tant qu’auteur et en tant que personnage. L’univers féminin, défini par les normes de la société patriarcale, est limité à la sphère privée. La construction d’un je poétique féminin précède l’expression d’une identité littéraire féminine en prose, sans doute parce que le conflit qui oppose l’identité féminine à une définition de la création comme domaine masculin, se révèle plus tenace en matière de prose. La poésie, considérée de façon stéréotypée comme sensible, fine, intimiste présente une identification avec la féminité, tandis que la prose est apparentée à des qualités masculines : construction logique, possibilités infinies de développement, largesse de vues. En d’autres termes, la poésie ressortit à la sphère privée, le roman à la sphère publique. L’écriture féminine constitue sans doute une contradiction résultant de la structure fondamentale des stéréotypes attribués au caractère féminin. La création féminine met en scène un rapport de rivalité entre la tendance maternelle, acte de création premier, tournée vers le don, l’anonymat, la ritualité d’une part, et la tendance culturelle qui en est l’antithèse, d’autre part.

Si l’on considère l’évolution de la littérature hébraïque moderne, les romancières peinent à résoudre ces tensions. Il semble toutefois que depuis les années 1980, l’expression de plus en plus ouverte de l’intimité féminine dans la littérature écrite par des femmes, tende à réduire l’écart entre vie personnelle et création artistique.

Quoi qu’il en soit, et quel que soit son degré d’audace et de liberté d’expression, la romancière hébraïque ne prétend pas prendre la place de l’homme. Lorsqu’elle fait enfin entendre sa voix d’écrivain, la femme reproduit un schéma relationnel qui lui octroie une place modeste, et elle revendique rarement de se trouver en première ligne. La romancière ‘Amaliah Cahana’-Carmon (née en 1926) relie ce phénomène à la modestie attribuée aux femmes dans la culture juive, et à l’interdit d’officier à la synagogue qui exclut la femme du domaine public, tandis que tous les rôles officiels sont réservés à l’homme. De fait, dès l’aube de la littérature hébraïque moderne, l’écrivain hébraïque se distingue par son engagement et par sa participation à la vie de la cité, les femmes, en revanche, ont tendance à définir leur écriture comme une affaire privée.